Mer d'encre
Richard Weihe
Mon classement : * - Commentaire :
Agréable lecture que ce récit aérien et léger, habité du Dao (philosophie du non agir plus connue sous le terme Tao) et du Chan (le bouddhisme chinois d'où naîtra le zen
japonais), qui conte la vie du peintre Chu Ta dans une langue épurée (bravo à Johannes Honigmann, traducteur du texte original allemand), avec des touches historiques (et Dieu sait que longue est
l'histoire de la Chine avec ses nombreuses dynasties). De là à obtenir le Prix des
auditeurs 2005 de la Radio suisse romande...
Je viens de terminer la
lecture de la version brochée dont la couverture est imprimée sur un beau papier (aux Editions Jacqueline Chambon); existe aussi en version poche aux Editions Picquier.
François Cheng a consacré un bel ouvrage à ce peintre chinois : Chu Ta - Le génie du trait (1626-1705). Artiste qui
de nos jours serait à l'assistance sociale (aimant abuser de l'alcool, état où il peignait) et interné dans une clinique psychiatrique (il avait décidé de ne plus parler, se montrant en public en
riant ou en criant bestialement).
Retenons ces deux extraits :
Un jour, son père le fit marcher pieds nus dans une bassine pleine d'encre, puis sur toute la longueur d'un rouleau de papier. Au début, les traces que laissait
Chu étaient noires et humides, puis elles s'éclaircissaient à chaque pas, jusqu'à devenir presque invisibles. Alors il sauta du papier sur le sol en bois.
Le père prit le pinceau et inscrivit sur le bord supérieur du rouleau : Une petite portion du long chemin de mon fils Chu
Ta. Et plus bas, il nota : On trace un chemin en le parcourant.
Un jour, il était assis avec un moine au bord du lac et parlait du plaisir d'être un poisson.
- Mais vous n'êtes pas un poisson, Maître, rétorqua le moine. Comment pourriez-vous savoir que les poissons éprouvent du plaisir ?
- Tu n'es pas moi, répliqua Bada. Comment pourrais-tu savoir que je ne sais pas quand un poisson prend du plaisir ?
- Non, je ne suis pas vous, dit le moine, donc je ne puis savoir ce que renferme votre esprit. Mais il est certain que vous n'êtes pas un poisson. Cela est sûr.
Donc je conteste que vous puissiez connaître les plaisirs d'un poisson.
- Reprenons depuis le début, dit Bada. Quand tu m'avais demandé à quoi je devinais ce que les poissons ressentent, tu connaissais déjà la réponse et tu t'enquérais
du comment. Ma réponse est la suivante : je le sais, car le plaisir que j'éprouve n'est pas le mien.
4e de couverture :
On rapporte que lorsque Chu Ta, devenu le maître Bada Shanren, mourut: " Le pinceau lui
échappa des mains et tomba sur sa chemise blanche. Il glissa lentement sur sa poitrine en laissant une trace noire. " Cette histoire est une histoire vraie. Chu Ta, né en 1626, fut le dernier
prince de la dynastie des Ming en Chine. Après l'invasion mandchoue, qui décima sa famille, il se réfugia dans un temple et devient moine, peintre et calligraphe. Il vécut pauvre, longtemps
inconnu, fuyant la notoriété, à la recherche d'une spiritualité où il trouvait les racines de son art. C'est ainsi qu'il devint pour la postérité le maître du " grand noir ". Richard Weihe
raconte la vie longue et mouvementée de Chu Ta en un roman court et dense qui vise à l'essentiel. Et son style vif et ramassé semble reproduire la brièveté et la nécessité du geste de son
personnage, exemple vivant de la philosophie et de l'art du zen.
Extraits, tournures et expressions appréciés :
- Exerce-toi à ne pas intervenir, lui dit l'abbé. N'agis pas, apprends à connaître la sensation de vouloir agir, mais sans le faire. N'agis que lorsque ce que
tu peux faire correspond à ce que tu veux faire.
Guidé par des sentiments humains, tu t'égares, mais guidé par la nature, tu arrives à ton but, dit un proverbe.
[...] tu as beaucoup avancé dans la sphère de l'essentiel.
Une chose est une chose par rapport à elle-même et en même temps par rapport à d'autres choses. Elle est à la fois ceci et cela. [...] Ceci est également cela, et cela est également ceci, répéta-t-il. L'essence du chemin se trouve là où les contradictions cessent.
Un peintre doit savoir distinguer le noir du noir, ce sont deux choses complètement différentes !
[...] vieux dicton : Les feuilles tombées retournent à la racine de l'arbre.
Il avait renié tout ce qui ne trouvait pas place dans son maigre bagage. Le reste lui paraissait superflu.
[...] l'éternité qui les précédait.
- Quand tu marches, ne pense pas à marcher.
[...] pour laisser cette vue agir sur lui.
Mais il avait pénétré si profondément dans l'esprit du Chan qu'il n'accordait quasiment plus d'importance à ce qui l'entourait.
Et la poussière et le manque de lumière n'affectaient guère ses pinceaux.
[...] un réseau de significations.
[...] le monde est derrière nous, mais quel est ce rêve vers lequel nous nous dirigeons, songeurs ?
[...] le début de tout [...]
Le frottage de l'encre lui devenait de plus en plus pénible, il arrivait à Bada de faire évoluer un pinceau sec.
Il peignait jour après jour, même si aucune image n'en résultait.
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par Marco del Rugo
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Lectures
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