Samedi 15 décembre 2007
Cette histoire-là
Alessandro Baricco
Mon classement : **(*) - Commentaire :
Alessandro Baricco
Mon classement : **(*) - Commentaire :
Ecriture étincelante que celle d'Alessandro Baricco, étincelante comme l'étaient les carrosseries surgies dans la vie d'Ultimo Parri, le héros de cet extraordinaire roman, celui du XXe siècle, siècle marqué par deux guerres mondiales, qui à leurs tours, marqueront Ultimo, sur les rives du Tagliamento, au Frioul (pays des mes origines).
4e de couverture :
4e de couverture :
Ultimo Parri est un jeune homme qui vieillit en s'efforçant de remettre de l'ordre dans le monde. Il a cinq ans lorsqu'il voit sa première automobile, l'année de la course mythique Versailles-Madrid de 1903, dix-neuf le jour de la grande défaite de Caporetto en 1917, vingt-cinq lorsqu'il rencontre la femme de sa vie, et beaucoup plus le soir où il meurt, loin de sa campagne piémontaise natale. Cette histoire-là est son histoire, qui nous emporte dans une course effrénée à travers le vingtième siècle, à laquelle l'écriture brillante et habile d'Alessandro Baricco confère une formidable vivacité, pour en faire une de ses plus belles réussites.
Extraits et tournures appréciés :
Ultimo s'appelait ainsi parce qu'il avait été le premier enfant.
- Et le dernier, avait aussitôt précisé sa mère, dès qu'elle eut repris ses sens après l'accouchement.
Il fut donc Ultimo, le dernier.
Si tu aimes quelqu'un qui t'aime, ne démolis jamais ses rêves. Le plus grand, le plus absurde de ses rêves, c'est toi.
Libero Parri découvrit ensuite que la cuisinière arrondissait ses revenus grâce à une chambre au premier étage, où, disait-elle, on pouvait se reposer un peu. Le comte se reposa un peu. Libero s'en tint au lapin. Qui n'était pas mal en effet.
[...] cette route qui sinuait vers les hauteurs avec la froideur d'un serpent était une hyperbole de l'imagination.
[...] le vrai talent est d'avoir les réponses, quand les questions n'existent pas encore.
[...] n'étaient qu'une gêne promise à l'effacement.
Dans le cerveau-enfant capable d'un tel axiome - que c'est la route qui dompte les automobiles et non l'inverse - était déjà inscrite une vie entière. Curieux comme les gens sont eux-mêmes, bien avant de le devenir.
[...] il aimait conduire la nuit tous phares éteints, pour surprendre ses adversaires et, disait-il, pour ne pas déranger la lune.
[...] les yeux baissés, enfermé dans sa royauté.
[...] mourir et donner des noms, on ne fait sans doute rien de plus sincère, pendant tout le temps où on vit.
[...] un facteur anarchiste qui avait trois filles et les avait appelées Liberté, Egalité et Fraternité.
[...] pour celui qui est né paysan, l'ouvrier est toujours un chien à la traîne. [...] il sentit distinctement l'odeur du fumier prendre congé de sa vie, à jamais.
[...] le Palais Royal. Ils ne le trouvèrent pas, puisqu'il n'était pas là.
[...] comme une incarnation du péché qu'aucun bordel n'arriverait jamais à égaler.
Avec la mélancolie qui est le cadeau ultime du vin [...]
[...] personne ne doit jamais penser qu'il est seul, car en chacun de nous vit le sang de ceux qui nous nt engendrés, et cette chose-là remonte à la nuit des temps.
Il eut l'intuition que tout mouvement tend à l'immobilité et que seul le trajet qui conduit vers soi-même est beau.
[...] mais les choses tournèrent autrement, et ce fut aussi bien.
Il avait trente-six ans et aucune raison d'être au monde [...]
Ultimo senti le sang s'absenter momentanément de tous les endroits où il aurait dû être.
Ainsi se refermait le cercle des évènements, dans la quiétude en apparence inchangée des choses.
Ultimo regardait les montagnes indifférentes. C'était toujours difficile de s'expliquer le mystère de cette silencieuse mansuétude d'animal domestique qui ne réagissait pas à l'obscénité de ce que les hommes lui infligeaient, en le meurtrissant avec leur guerre de bombardements et leurs barbelés, sans aucun respect ni répit. On se damnait pour faire d'elle un cimetière, et pourtant la montagne était là, immobile, sans se soucier des morts, recousant heure après heure le tissu des saisons et maintenant la promesse de perpétuer la terre et de la transmettre. Les champignons poussaient, et les bourgeons s'ouvraient. Il y a avait des poissons, dans les rivières, qui déposaient leurs oeufs. Des nids parmi les branches. Des bruits dans la nuit. Ce qui demeurait peu clair, c'était quelle leçon tirer de ce message muet d'indifférence inaltérable. Un signe de l'insignifiance de l'homme, ou au contraire l'écho de la reddition définitive du monde devant la folie humaine.
[...] pure présence au monde.
[...] ou alors morts, [...] accrochés aux barbelés comme des âmes sur un fil à linge.
[...] ça peut vouloir dire tellement de choses, un incendie, dans la grammaire de la guerre.
[...] un shéma immuable de la perception.
[...] une disponibilité extraordinaire au sacrifice [...]
[...] aux yeux des soldats qui cherchaient une quelconque certitude dans les miens, je ne fus capable de renvoyer que la dilatation absurde de cet instant [...]
[...] la guerre, quelquefois, c'est par l'observation des détails qu'on la comprend.
[...] la guerre avait continué à tuer bien après que les armes eurent cessé de tirer. C'était comme un animal qui avait emporté ses victimes au creux de sa tanière, et maintenant les dévorait calmement, en les gardant en vie le plus longtemps possible, pour que la chair vivante reste tiède.
[...] rien de ce qu'ils cherchaient ne se décidait à apparaître.
Mais Ultimo, je n'ai pas envie de le corrompre. Lui, c'est un cristal à sauver.
Je voudrais vivre là où l'Histoire n'arrive pas.
Puis toutes les fois où j'ai peur sans qu'il y ait de raisons d'avoir peur. C'est comme un piano qui se met à jouer tout seul, sans personne qui joue.
[...] notre propre vocation atavique à la tragédie.
Je n'ai plus d'illusions sur la noblesse des gens, et c'est pourquoi je sais apprécier chez eux cet art inestimable de cohabiter avec leurs propres imperfections.
[...] les gens vivement pendant tellement d'années, mais en réalité ils ne sont vivants que quand ils arrivent à faire ce pour quoi ils sont nés. Avant et après, ils ne font qu'attendre et se souvenir.
[...] la tristesse des jeunes est toujours irrémédiable, et leur souffrance sans motif.
[...] ces gens-là avaient la patience de l'insecte et la détermination du rapace,. Ils n'avaient pas reçu le luxe du doute en héritage.
[...] parce qu'elle avait beaucoup vécu pendant toutes ses années, sans mourir, jamais.
Pour tant de gens, ç'avait été une folie, alors que ce n'était qu'un geste exact, arraché au chaos de la contingence, et qu'ils avaient fait ensemble.
Il avait depuis longtemps perdu le contact avec certains de ses rêves de jeunesse et il avait l'impression que vivre n'était désormais plus guère qu'une manière honorable de limiter les dégâts.
Le personnel de l'hôtel n'avait pas manqué de juger avec sévérité un tel ménage à trois, mais les pourboires d'Elizaveta Seller avaient quelque chose de spectaculaire et au bout de quelques semaines le seuil de pudeur, entre les murs de l'hôtel et dans tout le village, se révéla d'une étonnante souplesse.
[...] tous les amants se croient uniques et aucun ne l'est.
[...] chaos infini que sont toutes les vies [...]
Et elle comprit ce qui nous émeut dans les livres [...]
J'y ai appris de nouveaux mots (dico) :
l'allure dégingandée
des peausseries
ils sortirent de la peupleraie
Ultimo laissa tomber son havresac
- Aboule ta ration, dit le petit.
Phalènes dans la lumière
Une grande claque qui envoyait valdinguer son casque
Vos carambouilles
Ce cabrage
Ultimo s'appelait ainsi parce qu'il avait été le premier enfant.
- Et le dernier, avait aussitôt précisé sa mère, dès qu'elle eut repris ses sens après l'accouchement.
Il fut donc Ultimo, le dernier.
Si tu aimes quelqu'un qui t'aime, ne démolis jamais ses rêves. Le plus grand, le plus absurde de ses rêves, c'est toi.
Libero Parri découvrit ensuite que la cuisinière arrondissait ses revenus grâce à une chambre au premier étage, où, disait-elle, on pouvait se reposer un peu. Le comte se reposa un peu. Libero s'en tint au lapin. Qui n'était pas mal en effet.
[...] cette route qui sinuait vers les hauteurs avec la froideur d'un serpent était une hyperbole de l'imagination.
[...] le vrai talent est d'avoir les réponses, quand les questions n'existent pas encore.
[...] n'étaient qu'une gêne promise à l'effacement.
Dans le cerveau-enfant capable d'un tel axiome - que c'est la route qui dompte les automobiles et non l'inverse - était déjà inscrite une vie entière. Curieux comme les gens sont eux-mêmes, bien avant de le devenir.
[...] il aimait conduire la nuit tous phares éteints, pour surprendre ses adversaires et, disait-il, pour ne pas déranger la lune.
[...] les yeux baissés, enfermé dans sa royauté.
[...] mourir et donner des noms, on ne fait sans doute rien de plus sincère, pendant tout le temps où on vit.
[...] un facteur anarchiste qui avait trois filles et les avait appelées Liberté, Egalité et Fraternité.
[...] pour celui qui est né paysan, l'ouvrier est toujours un chien à la traîne. [...] il sentit distinctement l'odeur du fumier prendre congé de sa vie, à jamais.
[...] le Palais Royal. Ils ne le trouvèrent pas, puisqu'il n'était pas là.
[...] comme une incarnation du péché qu'aucun bordel n'arriverait jamais à égaler.
Avec la mélancolie qui est le cadeau ultime du vin [...]
[...] personne ne doit jamais penser qu'il est seul, car en chacun de nous vit le sang de ceux qui nous nt engendrés, et cette chose-là remonte à la nuit des temps.
Il eut l'intuition que tout mouvement tend à l'immobilité et que seul le trajet qui conduit vers soi-même est beau.
[...] mais les choses tournèrent autrement, et ce fut aussi bien.
Il avait trente-six ans et aucune raison d'être au monde [...]
Ultimo senti le sang s'absenter momentanément de tous les endroits où il aurait dû être.
Ainsi se refermait le cercle des évènements, dans la quiétude en apparence inchangée des choses.
Ultimo regardait les montagnes indifférentes. C'était toujours difficile de s'expliquer le mystère de cette silencieuse mansuétude d'animal domestique qui ne réagissait pas à l'obscénité de ce que les hommes lui infligeaient, en le meurtrissant avec leur guerre de bombardements et leurs barbelés, sans aucun respect ni répit. On se damnait pour faire d'elle un cimetière, et pourtant la montagne était là, immobile, sans se soucier des morts, recousant heure après heure le tissu des saisons et maintenant la promesse de perpétuer la terre et de la transmettre. Les champignons poussaient, et les bourgeons s'ouvraient. Il y a avait des poissons, dans les rivières, qui déposaient leurs oeufs. Des nids parmi les branches. Des bruits dans la nuit. Ce qui demeurait peu clair, c'était quelle leçon tirer de ce message muet d'indifférence inaltérable. Un signe de l'insignifiance de l'homme, ou au contraire l'écho de la reddition définitive du monde devant la folie humaine.
[...] pure présence au monde.
[...] ou alors morts, [...] accrochés aux barbelés comme des âmes sur un fil à linge.
[...] ça peut vouloir dire tellement de choses, un incendie, dans la grammaire de la guerre.
[...] un shéma immuable de la perception.
[...] une disponibilité extraordinaire au sacrifice [...]
[...] aux yeux des soldats qui cherchaient une quelconque certitude dans les miens, je ne fus capable de renvoyer que la dilatation absurde de cet instant [...]
[...] la guerre, quelquefois, c'est par l'observation des détails qu'on la comprend.
[...] la guerre avait continué à tuer bien après que les armes eurent cessé de tirer. C'était comme un animal qui avait emporté ses victimes au creux de sa tanière, et maintenant les dévorait calmement, en les gardant en vie le plus longtemps possible, pour que la chair vivante reste tiède.
[...] rien de ce qu'ils cherchaient ne se décidait à apparaître.
Mais Ultimo, je n'ai pas envie de le corrompre. Lui, c'est un cristal à sauver.
Je voudrais vivre là où l'Histoire n'arrive pas.
Puis toutes les fois où j'ai peur sans qu'il y ait de raisons d'avoir peur. C'est comme un piano qui se met à jouer tout seul, sans personne qui joue.
[...] notre propre vocation atavique à la tragédie.
Je n'ai plus d'illusions sur la noblesse des gens, et c'est pourquoi je sais apprécier chez eux cet art inestimable de cohabiter avec leurs propres imperfections.
[...] les gens vivement pendant tellement d'années, mais en réalité ils ne sont vivants que quand ils arrivent à faire ce pour quoi ils sont nés. Avant et après, ils ne font qu'attendre et se souvenir.
[...] la tristesse des jeunes est toujours irrémédiable, et leur souffrance sans motif.
[...] ces gens-là avaient la patience de l'insecte et la détermination du rapace,. Ils n'avaient pas reçu le luxe du doute en héritage.
[...] parce qu'elle avait beaucoup vécu pendant toutes ses années, sans mourir, jamais.
Pour tant de gens, ç'avait été une folie, alors que ce n'était qu'un geste exact, arraché au chaos de la contingence, et qu'ils avaient fait ensemble.
Il avait depuis longtemps perdu le contact avec certains de ses rêves de jeunesse et il avait l'impression que vivre n'était désormais plus guère qu'une manière honorable de limiter les dégâts.
Le personnel de l'hôtel n'avait pas manqué de juger avec sévérité un tel ménage à trois, mais les pourboires d'Elizaveta Seller avaient quelque chose de spectaculaire et au bout de quelques semaines le seuil de pudeur, entre les murs de l'hôtel et dans tout le village, se révéla d'une étonnante souplesse.
[...] tous les amants se croient uniques et aucun ne l'est.
[...] chaos infini que sont toutes les vies [...]
Et elle comprit ce qui nous émeut dans les livres [...]
J'y ai appris de nouveaux mots (dico) :
l'allure dégingandée
des peausseries
ils sortirent de la peupleraie
Ultimo laissa tomber son havresac
- Aboule ta ration, dit le petit.
Phalènes dans la lumière
Une grande claque qui envoyait valdinguer son casque
Vos carambouilles
Ce cabrage
En savoir plus sur Alessandro Baricco sur Wikipedia ou Evène. Pour ceux d'entre vous qui comme moi comprennent l'italien, il y a un site web incontournable : OceanoMare où vous apprendrez les dernières nouvelles de cet auteur. Et enfin le site web que l'éditeur a consacré à "Questa storia", avec une courte vidéo très bien réalisée où Alessandro Baricco raconte la naissance de son roman et ce qui l'a inspiré.
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par Marco Rugo
publié dans :
Lectures
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