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Jeudi 22 mai 2008
La symphonie du loup
Marius Daniel Popescu


Mon classement : ** - Commentaire :


C'est bien à-propos que la lecture de ce récit de 400 pages a commencé durant mon voyage en Roumanie. Le fait que le français ne soit pas la langue maternelle de cet auteur d'origine roumaine explique sans nul doute l'originalité de son écriture, précise comme l'acte chirurgical d'un médecin. Une écriture particulière, prenant conscience de chaque mot, comme un chef de cuisine dosant les ingrédients de sa recette qu'il veut réussie. Un écrivain à cheval entre deux cultures (votre pays d'ici et votre pays de là-bas) qui semble marquer les critiques (cf. les liens web ci-dessous).

Certaines expressions m'ont particulièrement plu, comme par exemple :
- [...] lave tes fesses et ton oiseau !
- Dans la maison de ton oncle, c'est la femme qui est le coq.
- [...] tu voyais sur leur visage la dentelle de la pitié.
- la transpiration dansait en petites gouttes
- [...] "que ta mère soit enculée par le Diable! que toute ta parenté bouffe du caca!"
- ta mémoire n'arrive plus à dormir [...] il regardait plutôt dans sa mémoire que dans ce wagon-restaurant
- [...] comme si Dieu était en train de souder à l'arc électrique la montagne et la plaine.

Exemple avec la manière de parler de la lumière lorsque l'auteur invite un inconnu rencontré dans la rue : La lumière du jour s'était étalée autour de vous comme le liquide de la pâte d'une crêpe, avant la cuisson. La lumière du jour goûtait aux tables, aux nappes, aux tasses et aux cafés, elle lisait les journaux. [...] les gens entraient dans le café et sortaient avec la lumière du jour dans leurs poches, sur leur mentons, sur leurs joues. [...] La lumière du jour se transformait, elle se cachait dans les cendriers, elle jouaient à la marelle sur les carreaux du café. [...] "La lumière du jour est une coquine [...]".

Au-delà du récit, l'auteur s'interroge sur les mots, leur sens, leur utilisation, affirmant souvent qu'ils ne devraient pas exister ! Extraits : Tu ne t'arrêtes pas aux mots ni à leur sens. Tu ne t'arrêtes pas aux perceptions des cinq sens ni aux méthodes d'analyse habituelles. Tu cherches la vérité à ta manière et tu es original dans le fait que tout ce que les autres incluent dans le mot "vérité", pour toi, n'est que bagatelle. [...] Les mots saisissent peu du monde, ils naviguent sur l'immensité et ils donnent l'impression de flotter. [...] Tu as appris tôt la duplicité du monde, la duplicité des gens, la duplicité des mots. Tu as appris depuis petit que le même mot peut provoquer ou arrêter une bagarre. Même le mot cerisier, tu savais qu'il est à la fois donneur de vie et meurtrier. Tu avais su qu'une personne qui habitait la rue s'était fait tuer par son voisin à cause d'un cerisier. [...] Le mot "arbre" n'est pas l'arbre [...] La chose la plus pénible c'est qu'on doit utiliser les mots pour démontrer l'inutilité des mots. [...] ces mots à lui n'étaient qu'une résonance qui datait du monde d'avant les paroles.

On y apprend par bribes le fonctionnement du parti unique (le parti communiste) et de son chef (Ceausescu, mot jamais prononcé). Un parti dont l'auteur a malgré tout réussi à s'affranchir (Ton père t'a appris à prendre parti en dehors de tous les partis). Extraits : Tu veux comprendre comment ces partis fonctionnent. Tu veux comprendre comment le parti unique s'impose aux autres partis qui ne sont pas reconnus. Les autres partis existent mais ils ne sont pas légalisés. Les autres partis sont les restes des partis d'avant la Deuxième Guerre mondiale. Il y a des milliers de gens qui ne font pas partie du parti unique. Je suis un de ceux qui ont souffert à cause de ce parti unique. Tu sais cela. Tu sais que le parti unique nous a pris deux maisons et tout le terrain que ton arrière-grand-père nous a laissés. Tu sais que le parti unique m'a interdit de pratiquer le métier d'instituteur dans les villes. Tu sais que j'ai dû divorcer de ta grand-mère pour que mes deux fils, ton père et ton oncle, puissent faire des études universitaires. Tu sais que le parti unique a confisqué toutes mes armes de chasse. Tu sais que le parti unique nous donne aujourd'hui du pain contre des bons et que chaque personne a un ticket de pain sur lequel on coche chaque jour les cinq cents grammes qu'on achète et qu'on mange. Tu sais que pour l'enterrement de ton père nous avons dû demander un ticket spécial pour le pain que mangeraient les gens venus à l'enterrement de ton père. [...] Quand il parlait des membres du parti unique, ton père [...] disait "Ils ne pensent pas : ils masturbent la pensée !" [...] Ton père a couché avec plusieurs femmes de membres du parti unique. Ton père s'amusaient à coucher avec des femmes qui avaient comme maris des membres du parti unique. Ton père appelait le parti unique "le parti des cocus et des masturbateurs". [...] Les membres du parti unique voulaient tout savoir sur tout le monde et ils avaient fait de ce désir leur doctrine de parti. [...] Il n'y a plus, depuis longtemps, de choeurs de village dans notre pays, le parti unique a transformé les choeurs de villages en choeurs de gens à la solde du parti unique, les chansons populaires appartiennent au parti unique, les chanteurs appartiennent au parti unique, le village tout entier appartient au parti unique. [...] Vous viviez vos vies en essayant de vous protéger mutuellement des malheurs que l'agonie du parti unique créait aux gens de toutes les couches de la société en déroute. A cette époque, dans beaucoup de magasins alimentaires de la ville, les étagères étaient remplies d'un seul produit et ce produit était souvent des boîtes de conserve de petits pois. Chaque magasin alimentaire présentait aux clients des milliers de boîtes de petits pois, les gens vivaient comme dans un mauvais film, ils avaient de l'argent et ils n'avaient rien à acheter avec cet argent, il y avait le sucre et l'huile et le pain et la viande qui étaient vendus sur des bons, comme au temps de la guerre, l'essence était rationnée, les bonbonnes à gaz étaient devenues introuvables, les membres du parti unique appelaient cet état "notre marche vers l'époque de la lumière", les amoureux n'avaient pas de préservatifs, les femmes n'avaient pas de pilules contraceptives, l'avortement était interdit par la loi du chef du parti unique qui voulait doubler la population de son pays afin de devenir "une grande nation" dans cette "époque de lumière". [...] Dans les magasins de chaussures il n'y avait pas de souliers destinés à l'exportation. Dans les magasins de chaussures du pays, il y avait des souliers que les gens surnommaient des souliers "pour le dernier chemin". [...] Ton beau-père voulait que tu passes par des études universitaires afin de commencer un travail, il te conseiller de t'inscrire dans le parti unique, il te disait : "Regarde, sois conscient que personne ne peut faire carrière sans faire partie du parti unique, ils supervisent tout, ils regardent tout, ils veulent tout faire et tout savoir donc va t'inscrire chez eu !" Il pensait qu'en étant membre du parti unique, tu pouvais avoir des avantages dans la vie, beaucoup de gens se sont trompés en cherchant à profiter des avantages du parti unique. [...] A cette époque, le pain, le sucre, l'huile de cuisine s'achetaient avec des bons que les membres du parti unique distribuaient chaque mois aux familles et aux gens qui habitaient seuls. Trois cents grammes de pain par personne et par jour. A la campagne et dans les villes, tout le monde avait des bons sur lesquels les vendeuses cochaient la caise sur laquelle était inscrite la date et la ration. La police du parti unique contrôlaient les bagages des travailleurs en train ou en autobus. Les policiers cherchaient des gens qui pourraient avoir plus de pain dans leurs sacs que le pain inscrit sur le carton de rationnement.  Plusieurs personnes ont été arrêtées et emprisonnées pour quelques pains de plus dans leurs bagages. [...] La plupart des gens achetaient de la viande sur le marché noir, dans les frigidaires des boucheries du parti unique il n'y avait que des os et des paquets d'un kilo de pattes de poulet que les gens appelaient des "patriotes" et ils blaguaient en disant que les pattes de poulets sont des "patriotes" parce que le reste du poulet avait quitté le pays, pour s'enfuir à l'étranger.

Certaines coutumes roumaines sont dévoilées : certains, en signe de deuil, ne s'étaient plus rasés depuis la nouvelle de la mort de ton père et tu savais que cela signifiait l'application d'une coutume qui les obligeait à ne pas se raser pendant six semaines, comptés à partir du jour de la disparition d'une personne chère. [...] "[...] la coutume veut que le fossoyeur reçoive une poule vivante en plus de son argent !


Et les scènes relatées prennent parfois les couleurs folles et épiques d'un Gabriel Garcia Marquez : [...] le cheval était là. Ils l'avaient tiré avec une corde dans l'enceinte, ils l'avaient placé sur une grande plaque de tôle en acier et ils lui avaient soudé les sabots au métal. L'auteur emprunte des citations d'illustres prédécesseurs : "Le charme subtil des convalescences consiste en ceci : revenir à ses habitudes avec l'illusion de les découvrir" (Cesare Pavese). "Tout est sauvé si l'on demeure capable d'étonnement" (Jean Guéhenno) "Vaine est la sagesse du sage qui ne saurait servir à lui-même" (Cicéron).

En conclusion, Daniel Popescu, immigré roumain conduisant ses bus dans la région lausannoise (c'est là son emploi nourricier), doit se reconnaître dans ses propres propos : il aimait bien voir des gens de tous les pays, il avait beaucoup voyagé et il savait regarder les autres comme on regarde les étoiles [...]
 

4e de couverture :
Dès l'ouverture, limpide et poignante, de cette chronique polyphonique que constitue La Symphonie du Loup, le lecteur est saisi par la puissance expressive et narrative de l'auteur, évoquant initialement la scène capitale de son adolescence, au jour où lui fut annoncé la mort accidentelle de son père. D'emblée aussi, la modulation vocale du récit, par le truchement de la voix du grand-père paternel, figure tutélaire faisant pendant à celle du père disparu, inscrit cette remémoration dans le flux et les rythmes d'une véritable épopée personnelle au temps du Parti unique. Dans cette Roumanie de la dictature du « socialisme réel » dont nous découvrons peu à peu le décor déglingué et la vie quotidienne, avec une frise de personnages hauts en couleurs dont la vitalité expansive colore et réchauffe un univers teinté d'absurde, Marius Daniel Popescu puise une substance romanesque effervescente, que son talent de romancier fixe en visions inoubliables, comme celle du cheval martyrisé. En contrepoint de ses rhapsodies « gitanes »proches parfois de la transe, se dessine le motif tout de douceur et de délicatesse de la vie présente de l'écrivain, où le fils éperdu se reconstruit dans son rôle de père attentionné et de « loup »pacifié.
Il y a comme une « chronique européenne » en raccourci dans ce grand récit alterné, profus et généreux, qui brasse plusieurs cultures et les expériences de plusieurs générations, finalement ressaisi dans l'unité d'une langue-geste originale.


Extraits, tournures et expressions appréciés :

[...] ton père [...] n'est jamais allé à l'église [... il] ira à l'église pour son enterrement.

[...] ton père [...] te disait que c'est mieux d'aller aux filles dès l'âge de onze ans plutôt que de se masturber jusqu'à dix-huit ans.


[...] comme le dos de la carte de visite. Derrière l'étiquette de quelqu'un, il y a toujours un monde insaisissable, des secrets.



[...] des sensations que tu n'as jamais oubliées.



Ta grand-mère maternelle [...] entrait dans la cour de la maison de son fils [...] et [...] disait "cher [ex-] mari, j'ai un cadeau pour toi !" puis elle sortait de derrière son dos un gros bouquet d'orties qu'elle lui donnait. Lui, il ne voulait pas prendre son cadeau.


[...] son visage était [...] lumineux


"Les êtres humains, pendant leur vie, amassent tant de chose qu'ils te donnent l'impression qu'ils sont convaincus qu'ils peuvent prendre ces choses avec eux, dans la tombe !"

(dans un train) [...] il s'est levé pour soulever la femme qui toussait et la lumière d'une lampe de poche l'a ébloui : c'était le contrôleur qui lui a dit : "Couche-toi, grand-père, il n'y a rien de grave, elle suce ma queue, elle vient de payer son billet !"

[...] un mur beaucoup plus grand, beaucoup plus impénétrable que tous les murs : le mur de la solitude.

La grand-mère voyageait rarement en train, elle voyageait rarement tout court.

[...] elle avait l'envie de parler à quelqu'un, tu n'avais envie de parler à personne.

[...] ta respiration, ton existence du moment.

[...] son monde à elle, plein de compromis, d'esclavage, de vide.

D'une certaine manière, tu gardes tous les objets que tu trouves sur ton chemin. Tu les gardes dans ta maison ou dans ta mémoire.

[...] ton oncle croyait en Dieu sans passer le seuil des lieux de culte

[...] "vis ta vie mon fils, vis ta vie comme Dieu te la donne !"

[...] il n'y a pas de culture nationale, nimporte quelle culture est conçue par l'imbrication de plusieurs éléments qui appartiennent à toutes les cultures qui font notre diversité, il n'y a pas de culture nationale, c'est tout !

[...] l'euphorie de l'imperceptible

[...] le printemps griffait la façade de la maison

[...] vous êtes de nouveau entrés dans le silence

[...] tu suivais ta vie comme elle se présentait devant toi, tu ne tenais pas à être le faiseur tout-puissant de ta vie

Le temps se comportait comme un vieux poisson qui connaît et qui contourne tous les appâts des pêcheurs [...]

[...] une mise en mot [...]


J'y ai appris de nouveaux mots (dico) :

La petite a les yeux pers
la maraude des objets
une dame-jeanne de dix litres
le récamier dans lequel vous dormiez
il s'encoublait
un cuvier en bois




Présentation de l'auteur sur le site de son éditeur, José Corti. Il a le soutien d'amis écrivains, à l'image de JLK et d'Alain Bagnoud. Autres critiques élogieuses d'Anne Pitteloud  ou encore de l'universitaire Jean-Pierre Longre (Transports en commun poétiques, qui revient sur le précédent ouvrage de l'auteur, un recueil de poésies, et Hurlement de la vie, épuisement du langage). Deux articles du Temps sont aussi intéressants : Enfance roumaine (avec plusieurs extraits) et Un écrivain est né (de Laurent Wolf).

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par Marco del Rugo publié dans : Lectures
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