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Dimanche 14 septembre 2008
Les armées
Evelio Rosero

Mon classement : ** - Commentaire :


Dimanche marqué par la violence des hommes, celle des meurtres perpétrés sur des victimes souvent innocentes. D'abord, la lecture matinale d'un des romans les plus percutants de la rentrée, Les armées, traduction française de Los ejércitos, écrit en espagnol par le Colombien Evelio Rosero (pour lequel il a reçu le Prix Tusquets 2006) que nous proposent les Editions Métailié.

Récit du quotidien d'une bourgade montagneuse de Colombie, plongée dans une sombre tristesse, oppressante, dévastatrice, vécu à travers les yeux d'un professeur victime des affres de la vieillesse. A la question Quel âge avez-vous ? il répond Tous les âges. Jouissif voyeur, sa lubricité est encore vivace, souvent emporté qu'il est par cette suprême et irrépressible émotion, toujours à l'affût des effluves amers et sucrés, exhalaison aigre-douce qui égaie le sillage des femmes. Ainsi de sa voisine : tout son corps souriait. Son rire montait de la toison clairsemée de sa fente rosée - que je devinais plus que je ne la voyais - jusqu'à sa bouche ouverte sur de petites dents, qui riait comme si elle pleurait. [...] Nue ce matin, Geraldina est habillée ce soir d'une vaporeuse petite robe lilas qui la dénude autrement, ou même davantage; habillée ou nue elle est ma rédemption, si elle est nue j'imagine sa nudité intime, son dernier accouplement, son pli le plus secret qui s'ouvre quand elle marche, la danse de son dos, son coeur battant la chamade, l'âme de ses fesses, je ne demande rien d'autre à la vie que la possibilité de voir cette femme sans qu'elle sache que je la regarde, de voir cette femme quand elle sait que je la regarde, mais la voir c'est pour ça que je suis encore vivant. Attiré par le triangle du sexe, animal ineffable, il n'est pas insensible aux charmes des jeunes filles, sereines dans [leur] luxure naissante, fastueuses d'innocence,
[...] la tentation en personne.

Le professeur pose un regard acéré sur les jeunes du village, qu'il a tous éduqués, qui n'ont même pas assez de mémoire pour se rappeler quel jour on est, c'est bien pour ça qu'ils sont presque heureux. Et c'est peu à peu que le récit est submergé par la guerre et ses victimes, guerre civile  impliquant plusieurs armées qui pratiquent le kidnapping afin d'extorquer de l'argent aux familles. Lui-même victime, il reste plus seul que jamais, définitivement seul, ne croyant même plus à cette
lueur dans le brouillard que les hommes appellent espoir, vaincu par sa fatigue de tout et de tous. Ainsi, s'installe une étrange et lourde quiétude, un silence total.

Le sentiment de désespoir né de cette lecture sera encore amplifié en soirée par le visionnement du film italien
Gomorra, de Matteo Garrone, Grand Prix du Festival de Cannes 2008. Une brillante dissection de la mafia napolitaine où les comptes se règlent à coup de meurtres. Insondable nature humaine...

4e de couverture :

La vie pourrait sembler idyllique à San José, petite bourgade colombienne, où Ismael, un vieil instituteur à la retraite, coule des jours paisibles avec sa femme Otilia. A la grande honte de celle-ci, il passe ses journées à cueillir des oranges et à épier sa belle voisine qui se prélasse nue au soleil. Mais lorsque des bandes armées que rien ne distingue - paramilitaires, guérilleros, narcotrafiquants - font irruption, tout se déglingue. Des habitants sont sauvagement assassinés, d'autres enlevés, des rançons sont réclamées par les ravisseurs, la peur règne sur les esprits. Ismael commence à perdre la mémoire et la raison, il ne retrouve plus le chemin de la maison, ne reconnaît plus les visages, il s'égare dans ses souvenirs et dans les rues du village à la recherche de sa femme qui a disparu. Les habitants s'enfuient, mais il décide de rester au milieu des ruines pour attendre le retour d'Otilia, sa seule et dernière boussole. Vieillard titubant, pathétique, bredouillant, mais révolté jusque dans son propre délire, Ismael est le narrateur de ce chaos sanglant où le village de San José apparaît comme un concentré chauffé à blanc d'une Colombie ravagée par la violence et les prises d'otages.

Extraits, tournures et expressions appréciés :

[...] les yeux comme innocents, embués d'on ne sait quels rêves [...]

[...] consumée par le soleil qui, au lieu de l'éclairer, l'obscurcissait de pure lumière et semblait l'avaler.

Le silence se voit lui aussi [...]

Un éclat de rire unanime et chantant m'enveloppe
[...]

[...] ces deux cuisses ouverte sur l'infini,
[...] un brin goguenarde [...]

[...] des oreilles minuscules, irréelles


[...] un flot de soleil qui se fragmente en traversant la ramure de l'oranger.


[...] il était parti puis revenu changé en prêtre

[...] cet étrange état d'âme qui permet de croire que dans la vie nous avons un ami


[...] on dirait une grande idole de la douleur.


- [...] espèce de péteux, s'écria-t-il


J'y ai appris de nouveaux mots ou apprécié des mots oubliés (dico) :

à l'ombre rafraîchissante d'un kapokier
gloussement des perroquets
la reptation inattendue d'un serpent
ceignant son jeune corps
un insecte iridescent
à l'ombre des gaïacs
les chirimoyos et les citronniers du jardin ombragé
elle a poursuivi son maraudage dans les rues ravagées
une cage en bois avec un troupiale à l'intérieur



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Par Marco del Rugo - Publié dans : Lectures
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