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Samedi 12 juillet 2008
Mer d'encre
Richard Weihe

Mon classement : * - Commentaire :


Agréable lecture que ce récit aérien et léger, habité du Dao (philosophie du non agir plus connue sous le terme Tao) et du Chan (le bouddhisme chinois d'où naîtra le zen japonais), qui conte la vie du peintre Chu Ta dans une langue épurée (bravo à Johannes Honigmann, traducteur du texte original allemand), avec des touches historiques (et Dieu sait que longue est l'histoire de la Chine avec ses nombreuses dynasties). De là à obtenir le Prix des auditeurs 2005 de la Radio suisse romande... Je viens de terminer la lecture de la version brochée dont la couverture est imprimée sur un beau papier (aux Editions Jacqueline Chambon); existe aussi en version poche aux Editions Picquier.

François Cheng a consacré un bel ouvrage à ce peintre chinois : Chu Ta - Le génie du trait (1626-1705). Artiste qui de nos jours serait à l'assistance sociale (aimant abuser de l'alcool, état où il peignait) et interné dans une clinique psychiatrique (il avait décidé de ne plus parler, se montrant en public en riant ou en criant bestialement).

Retenons ces deux extraits :

Un jour, son père le fit marcher pieds nus dans une bassine pleine d'encre, puis sur toute la longueur d'un rouleau de papier. Au début, les traces que laissait Chu étaient noires et humides, puis elles s'éclaircissaient à chaque pas, jusqu'à devenir presque invisibles. Alors il sauta du papier sur le sol en bois.
Le père prit le pinceau et inscrivit sur le bord supérieur du rouleau :
Une petite portion du long chemin de mon fils Chu Ta. Et plus bas, il nota : On trace un chemin en le parcourant.

Un jour, il était assis avec un moine au bord du lac et parlait du plaisir d'être un poisson.
- Mais vous n'êtes pas un poisson, Maître, rétorqua le moine. Comment pourriez-vous savoir que les poissons éprouvent du plaisir ?
- Tu n'es pas moi, répliqua Bada. Comment pourrais-tu savoir que je ne sais pas quand un poisson prend du plaisir ?
- Non, je ne suis pas vous, dit le moine, donc je ne puis savoir ce que renferme votre esprit. Mais il est certain que vous n'êtes pas un poisson. Cela est sûr. Donc je conteste que vous puissiez connaître les plaisirs d'un poisson.
- Reprenons depuis le début, dit Bada. Quand tu m'avais demandé à quoi je devinais ce que les poissons ressentent, tu connaissais déjà la réponse et tu t'enquérais du comment. Ma réponse est la suivante : je le sais, car le plaisir que j'éprouve n'est pas le mien.



4e de couverture :

On rapporte que lorsque Chu Ta, devenu le maître Bada Shanren, mourut: " Le pinceau lui échappa des mains et tomba sur sa chemise blanche. Il glissa lentement sur sa poitrine en laissant une trace noire. " Cette histoire est une histoire vraie. Chu Ta, né en 1626, fut le dernier prince de la dynastie des Ming en Chine. Après l'invasion mandchoue, qui décima sa famille, il se réfugia dans un temple et devient moine, peintre et calligraphe. Il vécut pauvre, longtemps inconnu, fuyant la notoriété, à la recherche d'une spiritualité où il trouvait les racines de son art. C'est ainsi qu'il devint pour la postérité le maître du " grand noir ". Richard Weihe raconte la vie longue et mouvementée de Chu Ta en un roman court et dense qui vise à l'essentiel. Et son style vif et ramassé semble reproduire la brièveté et la nécessité du geste de son personnage, exemple vivant de la philosophie et de l'art du zen.


Extraits, tournures et expressions appréciés :

- Exerce-toi à ne pas intervenir, lui dit l'abbé. N'agis pas, apprends à connaître la sensation de vouloir agir, mais sans le faire. N'agis que lorsque ce que tu peux faire correspond à ce que tu veux faire.

Guidé par des sentiments humains, tu t'égares, mais guidé par la nature, tu arrives à ton but, dit un proverbe.

[...] tu as beaucoup avancé dans la sphère de l'essentiel.

Une chose est une chose par rapport à elle-même et en même temps par rapport à d'autres choses. Elle est à la fois ceci et cela. [...] Ceci est également cela, et cela est également ceci, répéta-t-il. L'essence du chemin se trouve là où les contradictions cessent.

Un peintre doit savoir distinguer le noir du noir, ce sont deux choses complètement différentes !

[...] vieux dicton : Les feuilles tombées retournent à la racine de l'arbre.

Il avait renié tout ce qui ne trouvait pas place dans son maigre bagage. Le reste lui paraissait superflu.

[...]
l'éternité qui les précédait.

- Quand tu marches, ne pense pas à marcher.

[...] pour laisser cette vue agir sur lui.

Mais il avait pénétré si profondément dans l'esprit du Chan qu'il n'accordait quasiment plus d'importance à ce qui l'entourait.
Et la poussière et le manque de lumiè
re n'affectaient guère ses pinceaux.

[...] un réseau de significations.

[...] le monde est derrière nous, mais quel est ce rêve vers lequel nous nous dirigeons, songeurs ?

[...] le début de tout
[...]

Le frottage de l'encre lui devenait de plus en plus pénible, il arrivait à Bada de faire évoluer un pinceau sec.
Il peignait jour après jour, même si aucune image n'en résultait.



Une intéressante critique du bouquin est parue dans le webmagazine Orient Extrême. Quelques estampes de Chu Ta sont publiées dans La Boîte à Images.

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par Marco del Rugo publié dans : Lectures
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Samedi 28 juin 2008
Totto-chan - La petite fille à la fenêtre
Tetsuko Kuroyanagi


Mon classement : *(*) - Commentaire :


Alors que je me rendais à la Fnac Fribourg pour acquérir un tout autre livre, je suis tombé par hasard sur ce poche-ci. Le bandeau promotionnel "Plus de 8 millions d'exemplaires vendus" aurait pu me rebuter, ce qui ne fut point le cas.

L'Histoire retiendra du début des années 40 la tragique Seconde Guerre Mondiale. Mais pour Totto-chan, la petite fille héroïne de ce court récit, ces années sont celles de son école primaire de Tomoe, dont elle garde un souvenir ému. Une école créée par un génial éducateur, M. Sôsaku Kobayashi (de son nom véritable Kaneko), à qui elle rend un vibrant hommage. Disciple du Suisse Emile Jacques-Dalcroze, et considéré comme celui qui a introduit l'enseignement de la rythmique au Japon, ses consignes aux enseignants étaient claires : "Ne transformez pas les enfants pour qu'ils entrent dans un moule. Laissez-les s'épanouir naturellement. Leurs rêves dépassent les limites de vos projets éducatifs".

Le texte de Mme Tetsuko Kuroyanagi, célèbre vedette de la télévision japonaise (traduit du japonais par Olivier Magnani, qui nous donne d'instructives explications sur la culture japonaise), relate le quotidien de Totto-chan dans cette originale école de Tomoe, où les cours étaient dispensés dans des wagons de train.

Une saine lecture (sans prétention littéraire) que je recommanderais à tout jeune désirant se former comme enseignant ou à tout pédagogue. Mais je crains que la course à la performance ne rende caduque cette utopie, celle d'un monde respectant les différences de chacun...

4e de couverture :
Tokyo, début des années 1940. Tetsuko, alias " Totto-chan ", mène la vie dure à son institutrice qui finit par la renvoyer. Ses parents l'inscrivent alors à Tomoe, petite école éprise de liberté où de vieux wagons font office de salles de classe. Là-bas, l'expérience de la vie est aussi importante que les leçons. Et grâce à un directeur atypique, Totto-chan réapprend à respecter les autres et à s'estimer elle-même. Elle prend goût à l'étude, assume ses échecs et gagne en autonomie, écrit des haïkus et rêve de danser. Elle comprend aussi ce que sont le racisme et l'intolérance, et découvre la guerre. En 1945,Tomoe est détruite par les bombardements. Cependant, en quelques années seulement, cette institution pas comme les autres aura déterminé la vie entière de Tetsuko, aujourd'hui vedette de la télévision japonaise.



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par Marco del Rugo publié dans : Lectures
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Jeudi 22 mai 2008
La symphonie du loup
Marius Daniel Popescu


Mon classement : ** - Commentaire :


C'est bien à-propos que la lecture de ce récit de 400 pages a commencé durant mon voyage en Roumanie. Le fait que le français ne soit pas la langue maternelle de cet auteur d'origine roumaine explique sans nul doute l'originalité de son écriture, précise comme l'acte chirurgical d'un médecin. Une écriture particulière, prenant conscience de chaque mot, comme un chef de cuisine dosant les ingrédients de sa recette qu'il veut réussie. Un écrivain à cheval entre deux cultures (votre pays d'ici et votre pays de là-bas) qui semble marquer les critiques (cf. les liens web ci-dessous).

Certaines expressions m'ont particulièrement plu, comme par exemple :
- [...] lave tes fesses et ton oiseau !
- Dans la maison de ton oncle, c'est la femme qui est le coq.
- [...] tu voyais sur leur visage la dentelle de la pitié.
- la transpiration dansait en petites gouttes
- [...] "que ta mère soit enculée par le Diable! que toute ta parenté bouffe du caca!"
- ta mémoire n'arrive plus à dormir [...] il regardait plutôt dans sa mémoire que dans ce wagon-restaurant
- [...] comme si Dieu était en train de souder à l'arc électrique la montagne et la plaine.

Exemple avec la manière de parler de la lumière lorsque l'auteur invite un inconnu rencontré dans la rue : La lumière du jour s'était étalée autour de vous comme le liquide de la pâte d'une crêpe, avant la cuisson. La lumière du jour goûtait aux tables, aux nappes, aux tasses et aux cafés, elle lisait les journaux. [...] les gens entraient dans le café et sortaient avec la lumière du jour dans leurs poches, sur leur mentons, sur leurs joues. [...] La lumière du jour se transformait, elle se cachait dans les cendriers, elle jouaient à la marelle sur les carreaux du café. [...] "La lumière du jour est une coquine [...]".

Au-delà du récit, l'auteur s'interroge sur les mots, leur sens, leur utilisation, affirmant souvent qu'ils ne devraient pas exister ! Extraits : Tu ne t'arrêtes pas aux mots ni à leur sens. Tu ne t'arrêtes pas aux perceptions des cinq sens ni aux méthodes d'analyse habituelles. Tu cherches la vérité à ta manière et tu es original dans le fait que tout ce que les autres incluent dans le mot "vérité", pour toi, n'est que bagatelle. [...] Les mots saisissent peu du monde, ils naviguent sur l'immensité et ils donnent l'impression de flotter. [...] Tu as appris tôt la duplicité du monde, la duplicité des gens, la duplicité des mots. Tu as appris depuis petit que le même mot peut provoquer ou arrêter une bagarre. Même le mot cerisier, tu savais qu'il est à la fois donneur de vie et meurtrier. Tu avais su qu'une personne qui habitait la rue s'était fait tuer par son voisin à cause d'un cerisier. [...] Le mot "arbre" n'est pas l'arbre [...] La chose la plus pénible c'est qu'on doit utiliser les mots pour démontrer l'inutilité des mots. [...] ces mots à lui n'étaient qu'une résonance qui datait du monde d'avant les paroles.

On y apprend par bribes le fonctionnement du parti unique (le parti communiste) et de son chef (Ceausescu, mot jamais prononcé). Un parti dont l'auteur a malgré tout réussi à s'affranchir (Ton père t'a appris à prendre parti en dehors de tous les partis). Extraits : Tu veux comprendre comment ces partis fonctionnent. Tu veux comprendre comment le parti unique s'impose aux autres partis qui ne sont pas reconnus. Les autres partis existent mais ils ne sont pas légalisés. Les autres partis sont les restes des partis d'avant la Deuxième Guerre mondiale. Il y a des milliers de gens qui ne font pas partie du parti unique. Je suis un de ceux qui ont souffert à cause de ce parti unique. Tu sais cela. Tu sais que le parti unique nous a pris deux maisons et tout le terrain que ton arrière-grand-père nous a laissés. Tu sais que le parti unique m'a interdit de pratiquer le métier d'instituteur dans les villes. Tu sais que j'ai dû divorcer de ta grand-mère pour que mes deux fils, ton père et ton oncle, puissent faire des études universitaires. Tu sais que le parti unique a confisqué toutes mes armes de chasse. Tu sais que le parti unique nous donne aujourd'hui du pain contre des bons et que chaque personne a un ticket de pain sur lequel on coche chaque jour les cinq cents grammes qu'on achète et qu'on mange. Tu sais que pour l'enterrement de ton père nous avons dû demander un ticket spécial pour le pain que mangeraient les gens venus à l'enterrement de ton père. [...] Quand il parlait des membres du parti unique, ton père [...] disait "Ils ne pensent pas : ils masturbent la pensée !" [...] Ton père a couché avec plusieurs femmes de membres du parti unique. Ton père s'amusaient à coucher avec des femmes qui avaient comme maris des membres du parti unique. Ton père appelait le parti unique "le parti des cocus et des masturbateurs". [...] Les membres du parti unique voulaient tout savoir sur tout le monde et ils avaient fait de ce désir leur doctrine de parti. [...] Il n'y a plus, depuis longtemps, de choeurs de village dans notre pays, le parti unique a transformé les choeurs de villages en choeurs de gens à la solde du parti unique, les chansons populaires appartiennent au parti unique, les chanteurs appartiennent au parti unique, le village tout entier appartient au parti unique. [...] Vous viviez vos vies en essayant de vous protéger mutuellement des malheurs que l'agonie du parti unique créait aux gens de toutes les couches de la société en déroute. A cette époque, dans beaucoup de magasins alimentaires de la ville, les étagères étaient remplies d'un seul produit et ce produit était souvent des boîtes de conserve de petits pois. Chaque magasin alimentaire présentait aux clients des milliers de boîtes de petits pois, les gens vivaient comme dans un mauvais film, ils avaient de l'argent et ils n'avaient rien à acheter avec cet argent, il y avait le sucre et l'huile et le pain et la viande qui étaient vendus sur des bons, comme au temps de la guerre, l'essence était rationnée, les bonbonnes à gaz étaient devenues introuvables, les membres du parti unique appelaient cet état "notre marche vers l'époque de la lumière", les amoureux n'avaient pas de préservatifs, les femmes n'avaient pas de pilules contraceptives, l'avortement était interdit par la loi du chef du parti unique qui voulait doubler la population de son pays afin de devenir "une grande nation" dans cette "époque de lumière". [...] Dans les magasins de chaussures il n'y avait pas de souliers destinés à l'exportation. Dans les magasins de chaussures du pays, il y avait des souliers que les gens surnommaient des souliers "pour le dernier chemin". [...] Ton beau-père voulait que tu passes par des études universitaires afin de commencer un travail, il te conseiller de t'inscrire dans le parti unique, il te disait : "Regarde, sois conscient que personne ne peut faire carrière sans faire partie du parti unique, ils supervisent tout, ils regardent tout, ils veulent tout faire et tout savoir donc va t'inscrire chez eu !" Il pensait qu'en étant membre du parti unique, tu pouvais avoir des avantages dans la vie, beaucoup de gens se sont trompés en cherchant à profiter des avantages du parti unique. [...] A cette époque, le pain, le sucre, l'huile de cuisine s'achetaient avec des bons que les membres du parti unique distribuaient chaque mois aux familles et aux gens qui habitaient seuls. Trois cents grammes de pain par personne et par jour. A la campagne et dans les villes, tout le monde avait des bons sur lesquels les vendeuses cochaient la caise sur laquelle était inscrite la date et la ration. La police du parti unique contrôlaient les bagages des travailleurs en train ou en autobus. Les policiers cherchaient des gens qui pourraient avoir plus de pain dans leurs sacs que le pain inscrit sur le carton de rationnement.  Plusieurs personnes ont été arrêtées et emprisonnées pour quelques pains de plus dans leurs bagages. [...] La plupart des gens achetaient de la viande sur le marché noir, dans les frigidaires des boucheries du parti unique il n'y avait que des os et des paquets d'un kilo de pattes de poulet que les gens appelaient des "patriotes" et ils blaguaient en disant que les pattes de poulets sont des "patriotes" parce que le reste du poulet avait quitté le pays, pour s'enfuir à l'étranger.

Certaines coutumes roumaines sont dévoilées : certains, en signe de deuil, ne s'étaient plus rasés depuis la nouvelle de la mort de ton père et tu savais que cela signifiait l'application d'une coutume qui les obligeait à ne pas se raser pendant six semaines, comptés à partir du jour de la disparition d'une personne chère. [...] "[...] la coutume veut que le fossoyeur reçoive une poule vivante en plus de son argent !


Et les scènes relatées prennent parfois les couleurs folles et épiques d'un Gabriel Garcia Marquez : [...] le cheval était là. Ils l'avaient tiré avec une corde dans l'enceinte, ils l'avaient placé sur une grande plaque de tôle en acier et ils lui avaient soudé les sabots au métal. L'auteur emprunte des citations d'illustres prédécesseurs : "Le charme subtil des convalescences consiste en ceci : revenir à ses habitudes avec l'illusion de les découvrir" (Cesare Pavese). "Tout est sauvé si l'on demeure capable d'étonnement" (Jean Guéhenno) "Vaine est la sagesse du sage qui ne saurait servir à lui-même" (Cicéron).

En conclusion, Daniel Popescu, immigré roumain conduisant ses bus dans la région lausannoise (c'est là son emploi nourricier), doit se reconnaître dans ses propres propos : il aimait bien voir des gens de tous les pays, il avait beaucoup voyagé et il savait regarder les autres comme on regarde les étoiles [...]
 

4e de couverture :
Dès l'ouverture, limpide et poignante, de cette chronique polyphonique que constitue La Symphonie du Loup, le lecteur est saisi par la puissance expressive et narrative de l'auteur, évoquant initialement la scène capitale de son adolescence, au jour où lui fut annoncé la mort accidentelle de son père. D'emblée aussi, la modulation vocale du récit, par le truchement de la voix du grand-père paternel, figure tutélaire faisant pendant à celle du père disparu, inscrit cette remémoration dans le flux et les rythmes d'une véritable épopée personnelle au temps du Parti unique. Dans cette Roumanie de la dictature du « socialisme réel » dont nous découvrons peu à peu le décor déglingué et la vie quotidienne, avec une frise de personnages hauts en couleurs dont la vitalité expansive colore et réchauffe un univers teinté d'absurde, Marius Daniel Popescu puise une substance romanesque effervescente, que son talent de romancier fixe en visions inoubliables, comme celle du cheval martyrisé. En contrepoint de ses rhapsodies « gitanes »proches parfois de la transe, se dessine le motif tout de douceur et de délicatesse de la vie présente de l'écrivain, où le fils éperdu se reconstruit dans son rôle de père attentionné et de « loup »pacifié.
Il y a comme une « chronique européenne » en raccourci dans ce grand récit alterné, profus et généreux, qui brasse plusieurs cultures et les expériences de plusieurs générations, finalement ressaisi dans l'unité d'une langue-geste originale.


Extraits, tournures et expressions appréciés :

[...] ton père [...] n'est jamais allé à l'église [... il] ira à l'église pour son enterrement.

[...] ton père [...] te disait que c'est mieux d'aller aux filles dès l'âge de onze ans plutôt que de se masturber jusqu'à dix-huit ans.


[...] comme le dos de la carte de visite. Derrière l'étiquette de quelqu'un, il y a toujours un monde insaisissable, des secrets.



[...] des sensations que tu n'as jamais oubliées.



Ta grand-mère maternelle [...] entrait dans la cour de la maison de son fils [...] et [...] disait "cher [ex-] mari, j'ai un cadeau pour toi !" puis elle sortait de derrière son dos un gros bouquet d'orties qu'elle lui donnait. Lui, il ne voulait pas prendre son cadeau.


[...] son visage était [...] lumineux


"Les êtres humains, pendant leur vie, amassent tant de chose qu'ils te donnent l'impression qu'ils sont convaincus qu'ils peuvent prendre ces choses avec eux, dans la tombe !"

(dans un train) [...] il s'est levé pour soulever la femme qui toussait et la lumière d'une lampe de poche l'a ébloui : c'était le contrôleur qui lui a dit : "Couche-toi, grand-père, il n'y a rien de grave, elle suce ma queue, elle vient de payer son billet !"

[...] un mur beaucoup plus grand, beaucoup plus impénétrable que tous les murs : le mur de la solitude.

La grand-mère voyageait rarement en train, elle voyageait rarement tout court.

[...] elle avait l'envie de parler à quelqu'un, tu n'avais envie de parler à personne.

[...] ta respiration, ton existence du moment.

[...] son monde à elle, plein de compromis, d'esclavage, de vide.

D'une certaine manière, tu gardes tous les objets que tu trouves sur ton chemin. Tu les gardes dans ta maison ou dans ta mémoire.

[...] ton oncle croyait en Dieu sans passer le seuil des lieux de culte

[...] "vis ta vie mon fils, vis ta vie comme Dieu te la donne !"

[...] il n'y a pas de culture nationale, nimporte quelle culture est conçue par l'imbrication de plusieurs éléments qui appartiennent à toutes les cultures qui font notre diversité, il n'y a pas de culture nationale, c'est tout !

[...] l'euphorie de l'imperceptible

[...] le printemps griffait la façade de la maison

[...] vous êtes de nouveau entrés dans le silence

[...] tu suivais ta vie comme elle se présentait devant toi, tu ne tenais pas à être le faiseur tout-puissant de ta vie

Le temps se comportait comme un vieux poisson qui connaît et qui contourne tous les appâts des pêcheurs [...]

[...] une mise en mot [...]


J'y ai appris de nouveaux mots (dico) :

La petite a les yeux pers
la maraude des objets
une dame-jeanne de dix litres
le récamier dans lequel vous dormiez
il s'encoublait
un cuvier en bois




Présentation de l'auteur sur le site de son éditeur, José Corti. Il a le soutien d'amis écrivains, à l'image de JLK et d'Alain Bagnoud. Autres critiques élogieuses d'Anne Pitteloud  ou encore de l'universitaire Jean-Pierre Longre (Transports en commun poétiques, qui revient sur le précédent ouvrage de l'auteur, un recueil de poésies, et Hurlement de la vie, épuisement du langage). Deux articles du Temps sont aussi intéressants : Enfance roumaine (avec plusieurs extraits) et Un écrivain est né (de Laurent Wolf).

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par Marco del Rugo publié dans : Lectures
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Mercredi 27 février 2008
L'idiot
Kang Full


Mon classement : *(*) - Commentaire :


Décidément, je deviens un mordu des BD asiatiques. Celle-ci nous vient de Corée, pays qui m'est cher depuis un voyage en 2006 (relations de voyage 1 & 2). Le jeune Kang Full fait preuve d'un graphisme original et d'une structure narrative à l'avenant. Ajoutez-y une sensibilité propre à l'âme coréenne (ne dit-on pas que les Coréens sont les latins d'Asie du Nord ?) et vous aurez tout d'une réussite. L'achat du tome 2 (la fin de l'histoire) s'impose.

4e de couverture :
 
Après avoir passé dix ans aux États-Unis pour embrasser une carrière de pianiste professionnelle, Ji-Rho rentre soudain dans sa famille à Séoul. Elle est accueillie chaleureusement par ses parents, qui ne comprennent pas ce retour imprévu. Peu à peu, Ji-Rho redécouvre son ancien quartier et retrouve son camarade de classe, Seung-lyong, l'idiot du coin, qui semble ravoir attendu toutes ces années... Kang Full tisse, avec son art consommé de la narration, une histoire très touchante, où nostalgie et fraîcheur dominent. De nombreuses personnes, qui gravitent toutes autour de Seung-lyong, verront leur vie transformée, sans même qu'ils s'en rendent compte, par l'action bienveillante de cet idiot, peut-être pas si attardé qu'il n'y paraît.
 
Biographie de l'auteur :


Né en 1974 à Séoul, Kang Do-young, dit Kang Full, fait des études de lettres coréennes à l'université Sang Ji. En créant son site Intemet : www.kangfull.com pour diffuser ses planches, il devient le dessinateur incontournable de la BD en ligne. Par ailleurs, ses strips les plus politiques sont publiés dans un grand quotidien national et dans des journaux syndicalistes. Son premier succès Manhwa sentimental a été traduit dans les principaux pays asiatiques et adapté au cinéma. Le film tiré d'Appartement est sorti au cinéma en Corée. Kang Full a reçu de nombreux prix tels que le prix du manhwa d'aujourd'hui et le prix du meilleur personnage d'animation et de manhwa en 2004.



Présentation de la BD sur le site de l'éditeur, Casterman. Ou alors la collection complète de leurs manhwas, la BD coréenne, intitulée Hanguk.

Site web de l'auteur : KangFull (heu... c'est en coréen, évidemment !)

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Dimanche 17 février 2008
Le vendeur de temps
Fernando Trias de Bes


Mon classement : ** - Commentaire :


Dans sa réflexion finale, l'auteur de ce roman jubilatoire (lu d'une seule traite ce dimanche matin) indique que ce livre n'est pas autre chose qu'une invitation à penser et à agir de façon différente. Il ne pouvait dès lors que tomber entre mes mains... Or, voilà que le hasard me l'a fait découvrir alors qu'il gisait dans la librairie de seconde main sise dans la même rue que mon domicile.

De quoi s'agit-il ? D'un conte économique où un simple comptable se mue en nouvel entrepreneur exploitant jusqu'à l'excès son idée dans notre société capitaliste. Vous ne travaillerez sans doute plus de la même manière après avoir lu ce roman pétillant, vous rendant tristement compte que la société dans laquelle nous évoluons nous aliène.

Le prologue donne le ton : Les gens ont peu de temps pour lire. Alors, imaginez ce qui reste à tout un chacun pour écrire. Voilà des raisons suffisantes pour que je me décide à écrire cette histoire en version abrégée; c'est plus commode pour tout le monde. Et le chapitre 1 est à l'avenant : Tout ce qui est raconté ici est arrivé à un Type Commun qui vivait dans uns Pays Aléatoire.
[...] lui nous l'appellerons TC, mais nous ne nous servirons pas des initiales de son pays, qui cesserait alors d'être aléatoire. [...] Le femme de TC [...] Pour abréger, à partir de maintenant, elle sera FTC.
L'auteur, non content d'exploiter ses connaissances professionnelles (il est professeur universitaire), fait preuve de beaucoup d'humour. Sa conclusion est lumineuse : Après tout, nous les hommes, nous finissons toujours pas inventer quelque chose pour nous empêcher d'être ce que nous pouvons être, par crainte de l'être vraiment. Un livre... à consommer sans modération  ;-)

4e de couverture :
 
Il était une fois un type commun qui vivait dans un pays aléatoire avec sa femme et leurs deux enfants. Pour payer le crédit du logement familial, il est comptable dans une grande entreprise, ce qui lui prend tout son temps et l'empêche de se consacrer à sa passion de jeunesse, l'étude des fourmis à tête rouge. Une nuit d'insomnie, il fait le bilan de sa vie et en comprend l'absurdité. Mais, que faire ? Ce type commun a alors une idée folle en laquelle personne ne croit : créer une entreprise qui commercialise... du temps. Il va réussir son projet au-delà de toute logique, pour le plus grand bonheur de ses concitoyens, mais il va aussi mettre en échec la société de consommation et toutes les institutions financières, économiques et politiques qui s'en nourrissent. Avec une vision acide et ironique de l'entreprise et du marketing de masse, Fernando Trias de Bes démontre dans cette fable que les hommes sont les moteurs de l'économie et que les produits de consommation pourraient, un jour, devenir leurs armes contre l'irrationalité du système. Ce livre fascinant ne se résume pas à un conte écrit avec intelligence et humour, il permet au lecteur d'acquérir du temps ! Son temps !

 
Extraits, tournures et expressions appréciés :


Son beau-frère était comme tous les beaux-frères, à cela près que c'était le sien.

Le type de promesse qui ne mène nulle part, mais que tous ceux qui pensent démarrer une entreprise ont besoin d'entendre pour dominer le vertige du pari imminent.

TC savait qu'il vaut mieux ne pas faire de remue-ménage lorsqu'un couple s'est mis d'accord.

La collection de fascicules spécifiait que, pour triompher dans les affaires, il fallait s'installer dans un garage, comme les fondateurs de Hew.ett-Packard et tant d'autres enrepreneuts à succès.

[...] un homme à face de chien
[...]

[...] une énergie digne de louange

[...] toute la séduction commerciale dont un comptable est capable
[...]


Il eut envie de pleurer, mais se retint car il n'avait pas de mouchoir.

Si rien d'autre n'était arrivé, rien d'autre ne serait arrivé. Mais cela ne se passa pas comme ça
[...]


J'y ai appris un nouveau mot (dico) :
l'appariteur
 


Présentation du livre sur Evène.
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Samedi 16 février 2008
De la vanité
Montaigne


Mon classement : *(*) - Commentaire :


Montaigne.jpgEn écho à la sentence de l'Ecclésiaste, I, 2, "Vanitas, vanitatum et omnia vanitas",  Michel Eyquem de Montaigne a donc rédigé ce court récit, De la vanité, tiré de l'oeuvre de sa vie, Les Essais (Livre III). Un parler délectable que celui de cet auteur du XVIe siècle. Jugez-en par ce seul paragraphe qui me parle à l'envi :
La décrépitude est qualité solitaire. Je suis sociable jusques à excès. Si me semble-t-il raisonnable que meshui (désormais) je soustraie de la vue du monde mon importunité, et la couve à moi seul, que je m'appile et me recueille en ma coque, comme les tortues. J'apprends à voir les hommes sans m'y tenir : ce serait outrage, en un pas si pendant. Il est temps de tourner le dos à la compagnie.

Il ne se laisse pas d'embrasser et pratiquer la mémoire des sages romains, parsemant ses écrits de citations latines, comme celle-ci : "Hihil est his qui placere volunt tam adversarium quam expctatio" (Cicéron, Académiques, livre II, chapitre IV : "Rien n'est plus préjudiciable à celui qui veut plaire que l'attente qu'il suscite.").

Il y parle entre autres de voyages. Le voyage me semble un exercice profitable. L'âme y a continuelle exercitation à remarquer les choses inconnues et nouvelles; et je ne sache point meilleure école, comme j'ai dit souvent, à former la vie que de lui proposer incessamment la diversité de tant d'autres vies, fantaisies et usances, et lui faire goûter une si perpétuelle variété de formes de notre nature. Le corps n'y est ni oisif ni travaillé et cette modérée agitation le met haleine. Et les justifie ainsi : Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, mais non pas ce que je cherche. Le voyage doit-il avoir un but ? Il y répond de la sorte : Ceux qui courent un bénéfice ou un lièvre ne courent pas. Au final, ce plaisir de voyager porte témoignage d'inquiétude et d'irrésolution. A voyager, cela même me nourrit que je me puis arrêter sans intérêts, et que j'ai où m'en divertir commodément.

Quant au rôle des femmes, il est à remettre dans le contexte du XVIe siècle... La plus utile et honorable science et occupation à une femme, c'est la science du ménage. J'en vois quelqu'une avare, de ménagère fort peu. C'est sa maîtresse qualité, et qu'on doit chercher avant toute autre, comme le seul douaire qui sert à ruiner ou sauver nos maisons. Qu'on ne m'en parle pas : selon que l'expérience m'en a appris, je requiers d'une femme mariée, au-dessus de toute autre vertu, la vertu économique (ménagère). Je l'en mets au propre, lui laissant par mon absence tout le gouvernement en main. [...] Il est ridicule et injuste que l'oisiveté de nos femmes soit entretenue de notre sueur et travail.

Ses commentaires sont d'une rare modernité. A titre d'exemple celui-ci : [...] je suis trompé si les pires écrits ne sont ceux qui ont gagné le dessus du vent populaire. Et de conclure ainsi : Si les autres se regardaient attentivement, comme je fais, ils se trouveraient, comme je fais, plein d'inanité et de fadaise. Une lecture qui ravira les gens d'entendement.

Je m'arrête là car les choses présentes m'embesognent assez !


4e de couverture :
 
Écrivain singulier, inclassable, humaniste et étonnamment moderne, Montaigne prône la tolérance, Mêlant expérience personnelle, commentaires moraux et réflexion, il offre une vision de l'homme toujours en mouvement, sans préjugés. à la fois fort et fragile. D'une grande liberté d'écriture, Montaigne nous offre quelques pages pleines de malice et de sagesse pour nous aider à conduire notre vie.

 
Extraits, tournures et expressions appréciés :


Car il semble que ce serait contre raison de poursuivre les menus inconvénients, quand les grands nous infestent.

[...] un personnage duquel j'ai la mémoire en recommandation singulière [...]

[...] je m'obstine à l'empirement [...]

[...] suivant le précepte de Xénophon, sinon suivant sa raison [...]

C'est pitié d'être en lieu où tout ce que vous voyez vous embesogne et vous concerne. Et me semble jouir plus gaiement les plaisirs d'une maison étrangère, et y apporter le goût plus naïf. Diogène répondit selon moi, à celui qui lui demanda qu'elle sorte de vin il trouvait le meilleur : "L'étranger", fit-il.

C'est chose de quoi je me veux mal [...]

Ceux qui, en m'oyant dire mon insuffisance [...]

Pour mon regard, je m'en dépars (éloigne) : partie par conscience [...] partie par poltronnerie.

Ô la vilaine et sotte étude d'étudier son argent, se plaire à le manier, peser et recompter ! C'est par là que l'avarice fait ses approches.

J'étais, ce crois-je [...]

Ces pertes, [...] sont pertes importantes [...]

[...] qui deçà, qui delà [...]

[...] le plus vieil et mieux connu mal est toujours plus supportable que le mal récent et inexpérimenté.

[...] et l'heur et le malheur.

[...] rien ne tombe là où tout tombe.

J'ajoute, mais je ne corrige pas.

[...] j'avais quelque devoir d'amitié [...]

Les princes me donnent prou (assez) s'ils ne m'ôtent rien, et me font assez de bien quand ils ne me font point de mal : c'est tout ce que j'en demande.

Il fait bien piteux et hasardeux dépendre d'un autre.

On jouit bien plus librement et plus gaiement des biens empruntés quand ce n'est pas une jouissance obligée et contrainte par le besoin, et qu'on a, et en sa volonté et en sa fortune, la force et les moyens de s'en passer.

[...] fit mettre en un cul de fosse les ambassadeurs [...]

[...] en quelque ou légère ou pesante occasion que ce soit.

[...] il a laissé aux ennemis autant à l'aimer qu'aux amis.

[...] comme disent aucuns jardiniers [...]

[...] l'appétit me vient en mangeant [...]

Aucuns se plaignent de quoi je me suis agréé à continuer cet exercice, marié et vieil.

[...] plus quiète et plus quitte.

L'amitié a les bras assez longs pour se tenir et se joindre d'un coin du monde à l'autre[...]

[...] la jointure entre le trop et le peu [...]

Que m'en chaut-il !

Si nous avons besoin de sage-femme à nous mettre au monde, nous avons bien besoin d'un homme encore plus sage à nous en sortir.

Je me contente d'une mort recueillie en soi, quiète et solitaire, toute mienne, convenable à ma vie retirée et privée.

[...] j'ai assez à faire à me consoler sans avoir à consoler autrui [...]

Il nous faut étendre la joie, mais retrancher autant qu'on peut la tristesse. Qui se fait plaindre sans raison est homme pour n'être pas plaint quand la raison y sera. C'est pour n'être jamais plaint que se plaindre toujours, faisant si souvent le piteux qu'on ne soit pitoyable à personne. Qui se fait mort vivant est sujet d'être tenu pour vif mourant.

[...] et en qualité et en nombre [...]

[...] une putain que mon père épousa par la bassesse de sa fortune.

car parfois s'est bien choisir de ne choisir pas

[...] que nature honore de quelque grâce toute sienne.

[...] la vieillesse me particularise [...]

Je vois la raison de cet avertissement, et la vois très bien
[...]

Toutes choses tombent en discrétion et modification.

[...] par libre élection de mon jugement et de ma raison, sans obligation particulière [...]  Je hais les morceaux que la nécessité me taille.

[...] des vers excellents en beauté et en débordement [...]

[...] qui les agite à ondées

[...] il parle pour la presse (pour la foule)

La liberté et l'oisiveté, qui sont mes maîtresses qualités, sont qualités diamétralement contraires à ce métier-là.

[...] les esprits hauts ne sont de guère moins aptes aux choses basses que les bas esprits aux hautes.

[...] qu'il se retire à quartier [...]

[...] on peut désirer autres magistrats, mais il faut, ce nonobstant, obéir à ceux-ci.

[...] quand la raison ne guide plus.

Mille poètes traînent et languissent à la prosaïque ! mais la meilleure prose ancienne (et je ne la sème céans indifféremment pour vers) reluit partout de la vigueur et hardiesse poétique, et représente l'air de sa fureur. Il lui faut certes quitter la maîtrise et préminence en la parlerie. Le poète, dit Platon, assis sur le trépied des Muses, verse de furie tout ce qui lui vient à la bouche, comme la gargouille d'une fontaine, sans le ruminer et peser, et lui échappent des choses de diverse couleur, de contraire substance et d'un cours rompu. Lui-même est tout poétique, et la vieille théologie poésie, disent les savants, et la première philosophie.
C'est l'originel langage des Dieux.


[...] à qui l'intelligence porte dédain [...]

[...] à ne dire qu'à demi, à dire confusément, à dire discordamment

Je parle plus affectueusement de mes amis quand il n'y a plus moyen qu'ils le sachent.

[...] et n'ai jamais estimé qu'être sans enfant fût un défaut qui dût rendre la vie moins complète et moins contente. [...] Les enfants sont du nombre des choses qui n'ont pas fort de quoi être désirées, notamment à cette heure qu'il serait si difficile de les rendre bons. "Bona jam nec nasci licet, ita corrupta sunt semina" (Tertullien,
Apologétique : "Il ne peut rien naître de bon maintenant, tant les germes sont corrompues."

[...] encore ne sais-je [...]


J'y ai appris de nouveaux mots (dico) :
produire le babil
je ne sais quelle chétive réformation
selon ma complexion
ma fainéance
j'ai dépandu (j'ai dépensé)
ce troisième alongeail
qu'on s'aide de la fiance
la condamnation
[...] est plus vive et plus roide
la bénéficence
sa débonnaireté
mon patenôtre
nous mettre chacun en échauguette
le moyen de me fermir
le bien-faire
volerie
secondement
je n'aurai faute de retraite où rendre mes abois
tout coliqueux que je suis
la souvenance
d'une manière chiennine
leur ris
la malignité
se seoir
mes amis plus féaux
un cagnard
le médecin qui va se criaillant
un peu moins ineptement
qu'il gauchisse
en solage
icelui
cette vacation
cette farcissure
tumultuairement
Il n'est lieu ça-bas que le ciel ait embrassé
tu es le badin de la farce




 
Présentation de l'auteur sur Wikipédia, Evène ou encore Mémo. Les livres de Montaigne en lecture gratuite sur Google Books. Et pour les plus mordus, le site web de la Société Internationale des Amis de Montaigne.

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DeLaVanite.jpg
par Marco Rugo publié dans : Lectures
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Samedi 5 janvier 2008
Stèles
Victor Segalen


Mon classement : *

J'avoue être hermétique à la poésie. Ce qui explique le temps qu'il m'aura fallu avant de lire le recueil de Victor Segalen, Stèles, bouquin reçu d'un collègue à Noël 2004 (cela change des pots de Nutella). Celui qui m'a offert ce cadeau a sans doute pensé que j'étais un exote (néologisme forgé par Victor Segalen), "voyageur idéal éternellement étranger et inlassablement xénophile". Dans un de ses poèmes, il donne d'ailleurs des Conseils au bon voyageur : Repose-toi du son dans le silence, et, du silence, daigne revenir au son. Seul si tu peux, si tu sais être seul, déverse-toi parfois jusqu'à la foule. Moi qui aime être seul, ce texte me parle; ainsi, j'aurai pu écrire comme lui que je n'ai point [...] d'exploits à accomplir. Pour régler ma vie singulière, je me contemple seul en mon ami quotidien.

Comme le précise en préface Pierre-Jean Remy, Victor Segalen a poursuivi sa vie durant le dialogue entre le Réel et l'Imaginaire. Non qu'il parle exclusivement de la Chine, mais la Chine l'aura inspiré dans la création de Stèles. Pour preuve, ce texte qui reflète la soumission confucéenne du peuple chinois : Du Père à son fils, l'affection. Du Prince au sujet, la justice. Du frère cadet à l'aîné, la subordination. D'un ami à son ami, toute la confiance, l'abandon, la similitude. D'ailleurs, voici comment il parle d'un ami : Celui que j'ai fait Noble de mon amitié et ailleurs de préciser : O fourberie d'une amitié parfaite.

Extraits et tournures appréciés :

[...] jusqu'aux symboles nus courbés à la courbe des choses.

Attentif à ce qui n'a pas été dit; soumis par ce qui n'est point promulgué; prosterné vers ce qui ne fut pas encore

[...] la Raison qui est une

Le Sage dit : Etant sage, je ne me suis jamais occupé des hommes

Ceci ne vaudrait pas un exergue, à peine d'être dit

[...] honorons [...] le temps dans sa voracité.

La mort est fort habitable.

Par respect de l'indicible
[...]

Tout ce qui peut se faire
[...] nous l'avons fait.

[...] ne t'en va point de moi que tu habites


J'y ai appris de nouveaux mots (dico) :
Des rangées de monts lancéolés
Ils laissent un cartouche où s'inscrit la dévolution
Des points interlopes
Sans commentaires ni gloses inutiles
Ces ors que la pluie lave
Je n'ai pas obtenu le jappement de l'eau pure et profonde
Inabreuvé, toujours penché, j'ai vu, oh ! soudain, un visage
Deux mondes s'abouchent ici
Toute la Mongolie-aux-Herbes déploie son van au bord de l'horizon
La moire de tes veines
Hormis l'incuse nécessaire à ton creux
La Conquérante aux âpres remparts, aux redands
Belles cavales de toutes les couleurs : celle-ci pourpre et aubère-rose



En savoir plus sur Victor Segalen en consultant Wikipedia ou alors le site de la Poésie francophone, Anthologie. Il y a également le site de l'Association Victor Segalen. Magie de l'internet, vous pouvez lire le texte intégral de Stèles en cliquant ici et celui de Equipée en cliquant .

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Que l'éditeur me permette de reproduire ici trois poèmes in extenso, ceux qui m'ont le plus touché :


Pour lui complaire

A lui complaire, j'ai vécu ma vie. Touchant au bout extrême de mes forces, je cherche encore à imaginer quoi pour lui complaire :
Elle aime à déchirer la soie : je lui donnerai cent pieds de tissu sonore. Mais ce cri n'est plus assez neuf.
Elle aime à voir couler le vin et des gens qui s'enivrent : mais le vin n'est pas assez âcre et ces vapeurs ne l'étourdissent plus.
Pour lui complaire je tendrai mon âme usée : déchirée, elle crissera sous ses doigts.
Et je répandrai mon sang comme une boisson dans une outre :
Un sourire, alors, sur moi se penchera.


On me dit

On me dit : Vous ne devez pas l'épouser. Tous les présages sont d'accord, et néfastes : remarquez bien, dans son nom, l'EAU, jetée au sort, se remplace par le VENT.
Or, le vent renverse, c'est péremptoire. Ne prenez donc pas cette femme. Et puis il y a le commentaire : écoutez : "Il se heurte aux rochers. Il entre dans les ronces. Il se vêt de poil épineux..." et autres gloses qu'il vaut mieux ne pas tirer.
Je réponds : Certes, ce sont là présages douteux. Mais ne donnons pas trop d'importance. Et puis, elle est veuve et tout cela regarde le premier mari.
Préparez la chaise pour les noces.


Ordre au soleil

Mâ, duc de Lou, ne pouvant consommer sa victoire, donna ordre au soleil de remonter jusqu'au sommet du Ciel.
Il le tenait là, fixe, au bord de sa lance : et le jour fut long comme une année et plein d'une ivresse sans nuit.
Laisse-moi, ô joie qui déborde, commander à mon soleil et le ramener à mon aube : Que j'épuise ce bonheur d'aujourd'hui !
Las! il échappe à mon doigt tremblant. Il a peur de toi, ô joie. Il s'enfuit, il se dérobe, un nuage l'étreint et l'avale,
Et dans tout mon coeur il fait nuit.

par Marco Rugo publié dans : Lectures
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Vendredi 4 janvier 2008
Histoire couleur terre
Kim Dong-Hwa

Mon classement : ** - Commentaire :
Pour qui, comme moi, est déjà allé en Corée, les manhwas (la BD coréenne) de Kim Dong-Hwa, auteur d'une rare sensibilité, permettent de s'y replonger à moindres frais  ;-)

Jeunes ou vieilles, les femmes sont des créatures bien étranges. A chaque pluie de printemps, leur curiosité devient un peu plus grande. Avec une telle entrée en matière, je ne pouvais passer à côté de ce coffret contenant les 3 tomes d'Histoire couleur terre, chronique de la vie dans la campagne coréenne. Histoire d'une jeune veuve et sa fille, cette dernière étant confrontée à l'éclosion de sa féminité. L'auteur y distille savamment les anciennes traditions coréennes. Grâce au travail de la traductrice, on y apprend également quantité d'expressions locales comme celle-ci : Tout le monde sait que tu es aussi endurant qu'un moineau (l'équivalent coréen de l'expression "rapide comme un lapin") à laquelle la veuve répond, taquine : Hélas, un moineau n'a pas le bec qu'il faut pour boire dans une carafe.

Lecture jouissive, avec l'agrément d'un dessin au trait subtil, pour adultes (quoiqu'une adolescente puisse y trouver source d'inspiration poétique).

4e de couverture
Histoire couleur terre se singularise par une poésie lancinante et douce, un romantisme tendre et touchant, une sensualité dans le jeté du trait et un humour ironique et léger à l'égard des choses de la vie. Ici, l'auteur invente quelque chose d'intermédiaire entre l'Asie et l'Europe : une histoire universelle qui parle à tous de l'amour.



Découvrez un commentaire des 3 tomes sur CoinBD.com ou alors lisez celui de CitizenGlam.

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Et voici un conte illustrant le triste sort de la femme coréenne, jadis (tiré du tome 2) :

Il était une fois une belle jeune fille qui était en âge de se marier.
Le jour de ses épousailles, sa mère lui donna le conseil suivant.
Fais comme si tu n'as rien vu, rien entendu et rien compris.
C'est le seul moyen de supporter la vie chez la belle-famille.
Obéissante, la jeune fille passa trois ans comme une muette.
Trois ans comme une aveugle, et encore trois ans comme une sourde.
Au bout de ces trois fois trois années, les persils donnèrent des fleurs.

Mais furieux d'avoir une brue muette, le beau-père décida de la renvoyer
chez elle. Alors que le palanquin se rapprochait de la demeure familiale,
un ri de faisan se fit entendre. La jeune femme s'écria alors.
"Oh, un faisan vient de s'envoler vers le bosquet."
Ravi de découvrir enfin le son de sa voix, le beau-père fit arrêter le palanquin.
Puis il ordonna aux valets d'aller attraper sur le champs le faisan.
Aussitôt dit, aussitôt fait.

"Rentrons immédiatement chez nous", déclara le beau-père.
De retour chez la belle-famille, elle fit cuire le faisan
au feu de bois et le distribua à la ronde. Voici pour vous les ailes,
cher beau-père, vous qui aimez tant vous donner de grands airs.
Voici pour vous le bec, chère belle-mère, vous qui aimez tant médire.
Voici pour vous les yeux, chère aïeule, vous qui aimez tant espionner.
Voici pour vous le croupion, cher aïeul, vous qui êtes sujet aux flatulences.

Voici pour vous la bile, chère belle-soeur, vous qui êtes sujet à la jalousie.
Voici pour vous les pattes, mon cher époux, vous qui n'êtes jamais là
quand on a besoin de vous. Et je garde pour moi le coeur,
car un trop plein de chagrin a fini par briser le mien.
Il n'existe pas de pire épreuve que la vie de la femme mariée.
Mes larmes ont fini par déteindre sur les dix pans de ma jupe.
Mes larmes ont finir par chiffonner les manches de mon beau corsage.

par Marco Rugo publié dans : Lectures
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Jeudi 3 janvier 2008
J'ai saigné
Blaise Cendrars


Mon classement : **(*) - Commentaire :

Ce court récit, le premier que j'ai lu de cet auteur suisse, est d'une puissance aussi forte que les méfaits de la guerre qu'il décrit. L'auteur écrit d'ailleurs que si l'esprit humain a pu concevoir l'infini, c'est que la douleur du corps humain est également infinie et que l'horreur elle-même est illimitée et sans fonds. Il précise que leurs hurlements égarés étaient plus ignobles que leurs chairs déchiquetées.

Le texte publié par les Editions Zoé dans leur collection MiniZoé, tiré de La Vie dangereuse, est un hommage à Mme Adrienne P... (qui s'appelait en fait Madame Berger). L'auteur écrit : Si je ne méprise pas absolument les femmes c'est que j'ai connu celle-là et rencontré deux, trois autres infirmières du même cran durant la guerre, qui toutes ont su payer de leur personne.

4e de couverture :
En 1938, celui qui publie son deuxième volume d'Histoires vraies, La Vie dangereuse, est connu et reconnu en tant qu'écrivain-reporter, aventurier au long cours: Blaise Cendrars fait partager à ses lecteurs des expériences vécues, il s'attaque à la réalité. Avec "J'ai saigné ", récit autobiographique du recueil La Vie dangereuse, Cendrars attire son lecteur au cœur du souvenir de Champagne, en 1915, dix jours après son amputation du bras droit. Sa vie lui a filé entre les doigts, mais il veut survivre. En 1938, alors que le carnage est prêt à recommencer, le poète témoigne de sa guerre, de sa peur de mourir et, de fait, de son humanité.
Postface de Christine Le Quellec Cottier



Extraits, tournures et expressions appréciés :


[...] les séquences du 75 qui tirait à bouche que veux-tu [...]

Ils n'en foutent pas une datte.

[...] et il y a de la fesse. Quant à la becquetance, elle est fameuse. [...] Mais chez les curetons tu seras bien soigné. Ne t'en fais donc pas. T'es verni.

[...] la pénultème marche