Considérations persanes (nouvelles d'Iran II)
Salâm (une dernière fois car j'ai quitté l'Iran) !
Piquante s'avère être la discrépance entre la perception de l'Iran que l'on peut avoir en Occident et la réalité vécue ici au quotidien. S'il est un qualificatif que l'on peut accoler au peuple iranien, c'est bien celui de "friendly". Jamais encore je n'avais rencontré en si peu de temps des gens aussi aimables. L'hospitalité semble en effet être une seconde nature en Perse. Hospitalité qui s'accompagne de l'indispensable thé (breuvage propre aux contrées orientales). Ici servi avec du ghand, du sucre en morceau qu'il s'agit de faire fondre dans la bouche en buvant le thé (ce qui se dit ghand palou). Ou bien encore avec du poulaki, sorte de sucre candy aromatisé. Le thé accompagne d'ailleurs souvent la cérémonie du qalyan, la célèbre pipe à eau aux exquises senteurs. Cette amabilité découle du târof, les "manières", des refus polis et mille remerciements faisant partie des us et coutumes perses. Ces nombreux contacts sont aussi l'occasion de me rendre compte que la Suisse est phantasmée. Lorsque je dis venir de Suisse, c'est comme si j'arrivais du Paradis ! Un chauffeur de bus n'a d'ailleurs pas voulu me croire car je ne portais pas de Rolex au poignet ;-)
Ceci dit, impossible d'échapper à ce qui frappe dans l'espace publique : le voile imposé aux femmes. Mais si l'on s'intéresse un tant soit peu à l'aspect sociétal de l'Iran, on constate que cette société se transforme profondément. Grâce surtout aux femmes qui exercent une révolte silencieuse (le premier mouvement féministe au Moyen-Orient y est né). Que ce soit à travers leur habillement, leur maquillage, la façon de porter le voile, parfois désinvolte, ou encore leur taux de fécondité (en moins de 30 ans, il est passé de 6 enfants à moins de 2, un record mondial), malgré les exhortations des mollahs. Remarquez que l'Islam, au contraire de la tradition chrétienne, n'a jamais condamné le plaisir charnel. Mais les impies, dont je fais partie, n'ont pas le droit de fertiliser les terres d'Islam ! Ceci dit, la rue aux femmes entchadorées n'est pas plus noire que celle occidentale. Et le tchador a le mérite de cacher les rondeurs ;-) En revanche, l'Iranienne ne se gêne pas de faire savoir qu'elle a subi une rhinoplastie : nombre d'entre elles se promènent un sparadrap au nez !!!
Seconde partie de mon périple en Iran placée sous le signe de ce que j'ai nommé le Triangle Ocre : Ispahan, Shiraz et Yazd. À Shiraz, la ville qui a donné son nom au fameux cépage vinicole, la grâce de l'Inattendu a frappé. Désirant me rendre au fameux Jardin d'Eram, métaphore du Paradis (terme persan), j'ai parcouru la ville à pied durant une heure pour apprendre qu'il n'ouvrait qu'à 15h (mon guide papier parlait de 14h). J'en ai tout de même eu un bref aperçu grillagé depuis l'extérieur; à croire que le Paradis me sera toujours refusé ;-) J'ai alors hélé un taxi et c'est Mehdi, 26 ans, qui s'est arrêté (en Iran, toute la population fait office de chauffeur de taxi pour arrondir ses fins de mois). Il devait me conduire à la gare routière afin que je me rende à Persépolis. Quelque échange verbal plus tard, le voilà qu'il décide de m'y amener directement, à 65 kilomètres de là (Persépolis est un terme grec indiquant l'ancienne capitale de cérémonie, aux ruines pathétiques) ! Lui ayant fait remarqué qu'il ne disposait d'aucun autoradio dans sa vieille Kia Pride, il s'est alors mis à chanter, ce qui m'a enchanté. Nous avons donc visité ensemble ce site archéologique grandiose, édifié il y a 2500 ans par Darius Ier (le monarque, pas le présentateur de la TSR), lui parlant le farsi et moi lui répondant en français, ce qui nous convenait :-) Plus que les pierres que les spécialistes restaurent ou que les superbes bas-reliefs, deux autres aspects m'auront marqué. D'une part, l'avenue finale pour y arriver : elle est truffée de portraits de martyrs (la martyrologie est un thème largement exploité par le gouvernement religieux, suite à la "victoire" de la guerre Iran-Irak déclenchée par feu Saddam Hussein); les portraits des martyrs envahissent l'espace public (et leurs familles bénéficient d'aides financières). D'autre part, les étendues vertes sont nombreuses de par l'agriculture (champs de maïs et autres vergers). Ce qui n'est pas courant en Iran, exception faite des régions proches de la Mer Caspienne. Elles contrastent avec les montagnes chauves, perpétuellement ocres. Au retour, sous un coucher de soleil où tout mystique y aurait vu un signe de Celui qui Est, Mehdi m'a même offert une miniature de l'argh-e Karim Khan, vieille citadelle royale, emblème de Shiraz. Et il est resté sourd à mes sollicitations pour le dédommager ! Non, vraiment, lorsque frappe la grâce de l'Inattendu, les rapports humains d'une simplicité toute apostolique deviennent exceptionnellement riches. Par ailleurs, cela a aussi été l'occasion de voir des milliers de familles un peu partout, dans les parcs, en bordure de route, au milieu d'un boulevard arborisé... L'endroit compte peu, tant qu'un tapis peut accueillir la famille, noyau essentiel ici en Iran. On en voit même certains faire leurs prières. Et sur la route, on croise des camionnettes avec des chargements diversifiés, que ce soit des moutons (jamais de cochons, Islam oblige), des poules... ou une cargaison de femmes voilées ! Shiraz, c'est aussi la ville d'Hafez, poète vénéré bien au-delà du monde persan. Émouvante est la visite de son tombeau, où des milliers d'Iraniens viennent s'y prosterner, en touchant sa tombe. Certains sont en pleurs, d'autres ouvrent au hasard son recueil de poésies lyriques ou ghazal, Le diwan, y recherchant au hasard des pages une réponse à leur interrogation. D'autres encore déclament ses vers, une mosaïque de mots qui finit par former une véritable arabesque. On discerne là une très haute conception du savoir et de la sagesse; toute ville iranienne nomme ses rues du nom de ses poètes.
Précédemment, Yazd, au passé incorporé dans son architecture de pisé, m'a accueilli. C'est là le cœur du zoroastrisme, première religion à reconnaitre un dieu unique, Ahoura Mazda, symbolisé par le feu. Trois préceptes, inculqués par Zarathrousta, se doivent d'être appliqués : la bonne pensée, la bonne parole et la bonne action. Pour ma part, je me suis soigné d'un nouveau problème digestif, et là, Zoroastre n'y peut rien ! Quant à Bam, c'est la désolation ensuite du terrible tremblement de terre qui avait causé la mort de 30'000 personnes. L'ancienne ville, faite de terre, s'est effondrée, engloutissant avec elle la fameuse citadelle classée au Patrimoine mondial de l'Unesco. C'est dans cette région que j'ai eu droit à des escortes policières pour me protéger d'un improbable enlèvement. Ses contrebandiers sévissent, transportant de la drogue d'Afghanistan et qui s'en prennent parfois aux touristes de passage... J'ai fui, non par peur des trafiquants, mais parce que j'aime à voyager de manière indépendante; se promener dans une ville avec une voiture de flics me suivant en permanence, non merci !
Je vous parlais d'une rébellion à bord d'un bateau. Il faut dire qu'au lieu des deux heures d'attente, c'est six heures que nous avons patienter. Vous comprendrez dès lors que les passagers se sont quelque peu énervés lorsque le capitaine nous a fait savoir que nous ne pouvions pas tous monter à bord, trop de billets ayant été vendus ! Quelques engueulades plus tard, nous avons pu prendre place parterre. Tout cela pour me rendre à Kish, une île où j'ai souffert de la moiteur et qui ne vaut pas vraiment la peine que j'en parle, toute vitrine d'un tourisme moderne que le gouvernement iranien veut en faire.
On dit les turcophones encore plus hospitaliers que les Fars. Cela s'est avéré exact. À peine arrivé à Tabriz, au Nord, me voilà pris en charge par Babak, chauffeur. Désirant mieux communiquer avec moi, il s'est précipité dans une librairie afin d'acheter un vocabulaire azéri-anglais (ce qui influençait sa trajectoire car il ne de gênait pas de le lire en conduisant) ! Comme le consulat azéri était fermé pour cause de jour férié, il m'a proposé de m'inviter à dîner chez lui. Et c'est toujours un plaisir pour le touriste que je suis de découvrir non seulement les maisons des autochtones (aux pièces immenses) mais leur manière de vivre. J'ai ainsi savouré l'intimité d'un intérieur iranien. Babak vit avec sa jeune épouse de 17 ans (lui en a 29), sa sœur de 15 ans et son père de 60 ans (il y avait encore Arash, un jeune cousin fils de Mollah musicien). Là encore, la communication verbale était mise au second plan (Babak a vite abandonné son bouquin de traduction). Et le père, Akbar, de me montrer les dégâts causés sur son corps par les armes chimiques qu'ont utilisé les Irakiens durant la guerre Iran-Irak, armes chimiques vendues par les Occidentaux... Comme ils habitent les faubourgs de Tabriz, nous avons ensuite visité le cimetière où reposent entres autres les martyrs de cette guerre meurtrière. J'ai eu droit aux explications émues du père, en v.o. non sous-titrée ;-) Et tout à coup, il s'est effondré, en pleurs. Preuve, s'il en était besoin, que la guerre cause des ravages profonds, tant physiques que psychologiques. C'est dire l'émotion de la journée. Le lendemain, je l'ai également passé avec Babak. Visite de Kandovan, village troglodyte. Il conduit une Paykan, qui est à l'Iran ce que la Trabant était à la RDA; sauf qu'elle consomme 18 litres aux 100 km (mais avec un litre d'essence à CHF 0,10, cela ne compte pas dans ce pays producteur de pétrole) !
Par ailleurs, en voyageant de long en large dans cet immense pays, on se rend vite compte qu'il ne recèle que des minorités : il y a les Fars bien sûr, mais aussi les turcophones au Nord (Azéris et Turkmènes), les Kurdes à l'Ouest, les Baloutches au Sud-Est, les Arabes au Sud, sans parler de quelques chrétiens, juifs, zoroastriens et baha'is, communauté pacifique dont les droits sont niés. Voilà. À Tabriz, devant l'impossibilité d'obtenir un visa pour l'Azerbaïdjan voisin, j'ai donc quitté l'Iran pour l'extrême Est de la Turquie. Je retiendrai que l'Iran de 2010 est bien loin de l'hédonisme individuel, de l'autonomie permissive. C'est un pays devenu ténébreux, celui de l'interdit religieux. Interdit qu'essaie de braver malgré tout la jeunesse. Le drame, c'est que tous les jeunes que j'ai rencontrés désirent émigrer ! Alors que moi, accompagné du seul Rugolino, ne suit pas pressé de reprendre terre en Occident, d'autant qu'en Iran le temps a toujours été clément.
24 octobre 2010, envoyé depuis Erevan, capitale de l'Arménie.
Piquante s'avère être la discrépance entre la perception de l'Iran que l'on peut avoir en Occident et la réalité vécue ici au quotidien. S'il est un qualificatif que l'on peut accoler au peuple iranien, c'est bien celui de "friendly". Jamais encore je n'avais rencontré en si peu de temps des gens aussi aimables. L'hospitalité semble en effet être une seconde nature en Perse. Hospitalité qui s'accompagne de l'indispensable thé (breuvage propre aux contrées orientales). Ici servi avec du ghand, du sucre en morceau qu'il s'agit de faire fondre dans la bouche en buvant le thé (ce qui se dit ghand palou). Ou bien encore avec du poulaki, sorte de sucre candy aromatisé. Le thé accompagne d'ailleurs souvent la cérémonie du qalyan, la célèbre pipe à eau aux exquises senteurs. Cette amabilité découle du târof, les "manières", des refus polis et mille remerciements faisant partie des us et coutumes perses. Ces nombreux contacts sont aussi l'occasion de me rendre compte que la Suisse est phantasmée. Lorsque je dis venir de Suisse, c'est comme si j'arrivais du Paradis ! Un chauffeur de bus n'a d'ailleurs pas voulu me croire car je ne portais pas de Rolex au poignet ;-)
Ceci dit, impossible d'échapper à ce qui frappe dans l'espace publique : le voile imposé aux femmes. Mais si l'on s'intéresse un tant soit peu à l'aspect sociétal de l'Iran, on constate que cette société se transforme profondément. Grâce surtout aux femmes qui exercent une révolte silencieuse (le premier mouvement féministe au Moyen-Orient y est né). Que ce soit à travers leur habillement, leur maquillage, la façon de porter le voile, parfois désinvolte, ou encore leur taux de fécondité (en moins de 30 ans, il est passé de 6 enfants à moins de 2, un record mondial), malgré les exhortations des mollahs. Remarquez que l'Islam, au contraire de la tradition chrétienne, n'a jamais condamné le plaisir charnel. Mais les impies, dont je fais partie, n'ont pas le droit de fertiliser les terres d'Islam ! Ceci dit, la rue aux femmes entchadorées n'est pas plus noire que celle occidentale. Et le tchador a le mérite de cacher les rondeurs ;-) En revanche, l'Iranienne ne se gêne pas de faire savoir qu'elle a subi une rhinoplastie : nombre d'entre elles se promènent un sparadrap au nez !!!
Seconde partie de mon périple en Iran placée sous le signe de ce que j'ai nommé le Triangle Ocre : Ispahan, Shiraz et Yazd. À Shiraz, la ville qui a donné son nom au fameux cépage vinicole, la grâce de l'Inattendu a frappé. Désirant me rendre au fameux Jardin d'Eram, métaphore du Paradis (terme persan), j'ai parcouru la ville à pied durant une heure pour apprendre qu'il n'ouvrait qu'à 15h (mon guide papier parlait de 14h). J'en ai tout de même eu un bref aperçu grillagé depuis l'extérieur; à croire que le Paradis me sera toujours refusé ;-) J'ai alors hélé un taxi et c'est Mehdi, 26 ans, qui s'est arrêté (en Iran, toute la population fait office de chauffeur de taxi pour arrondir ses fins de mois). Il devait me conduire à la gare routière afin que je me rende à Persépolis. Quelque échange verbal plus tard, le voilà qu'il décide de m'y amener directement, à 65 kilomètres de là (Persépolis est un terme grec indiquant l'ancienne capitale de cérémonie, aux ruines pathétiques) ! Lui ayant fait remarqué qu'il ne disposait d'aucun autoradio dans sa vieille Kia Pride, il s'est alors mis à chanter, ce qui m'a enchanté. Nous avons donc visité ensemble ce site archéologique grandiose, édifié il y a 2500 ans par Darius Ier (le monarque, pas le présentateur de la TSR), lui parlant le farsi et moi lui répondant en français, ce qui nous convenait :-) Plus que les pierres que les spécialistes restaurent ou que les superbes bas-reliefs, deux autres aspects m'auront marqué. D'une part, l'avenue finale pour y arriver : elle est truffée de portraits de martyrs (la martyrologie est un thème largement exploité par le gouvernement religieux, suite à la "victoire" de la guerre Iran-Irak déclenchée par feu Saddam Hussein); les portraits des martyrs envahissent l'espace public (et leurs familles bénéficient d'aides financières). D'autre part, les étendues vertes sont nombreuses de par l'agriculture (champs de maïs et autres vergers). Ce qui n'est pas courant en Iran, exception faite des régions proches de la Mer Caspienne. Elles contrastent avec les montagnes chauves, perpétuellement ocres. Au retour, sous un coucher de soleil où tout mystique y aurait vu un signe de Celui qui Est, Mehdi m'a même offert une miniature de l'argh-e Karim Khan, vieille citadelle royale, emblème de Shiraz. Et il est resté sourd à mes sollicitations pour le dédommager ! Non, vraiment, lorsque frappe la grâce de l'Inattendu, les rapports humains d'une simplicité toute apostolique deviennent exceptionnellement riches. Par ailleurs, cela a aussi été l'occasion de voir des milliers de familles un peu partout, dans les parcs, en bordure de route, au milieu d'un boulevard arborisé... L'endroit compte peu, tant qu'un tapis peut accueillir la famille, noyau essentiel ici en Iran. On en voit même certains faire leurs prières. Et sur la route, on croise des camionnettes avec des chargements diversifiés, que ce soit des moutons (jamais de cochons, Islam oblige), des poules... ou une cargaison de femmes voilées ! Shiraz, c'est aussi la ville d'Hafez, poète vénéré bien au-delà du monde persan. Émouvante est la visite de son tombeau, où des milliers d'Iraniens viennent s'y prosterner, en touchant sa tombe. Certains sont en pleurs, d'autres ouvrent au hasard son recueil de poésies lyriques ou ghazal, Le diwan, y recherchant au hasard des pages une réponse à leur interrogation. D'autres encore déclament ses vers, une mosaïque de mots qui finit par former une véritable arabesque. On discerne là une très haute conception du savoir et de la sagesse; toute ville iranienne nomme ses rues du nom de ses poètes.
Précédemment, Yazd, au passé incorporé dans son architecture de pisé, m'a accueilli. C'est là le cœur du zoroastrisme, première religion à reconnaitre un dieu unique, Ahoura Mazda, symbolisé par le feu. Trois préceptes, inculqués par Zarathrousta, se doivent d'être appliqués : la bonne pensée, la bonne parole et la bonne action. Pour ma part, je me suis soigné d'un nouveau problème digestif, et là, Zoroastre n'y peut rien ! Quant à Bam, c'est la désolation ensuite du terrible tremblement de terre qui avait causé la mort de 30'000 personnes. L'ancienne ville, faite de terre, s'est effondrée, engloutissant avec elle la fameuse citadelle classée au Patrimoine mondial de l'Unesco. C'est dans cette région que j'ai eu droit à des escortes policières pour me protéger d'un improbable enlèvement. Ses contrebandiers sévissent, transportant de la drogue d'Afghanistan et qui s'en prennent parfois aux touristes de passage... J'ai fui, non par peur des trafiquants, mais parce que j'aime à voyager de manière indépendante; se promener dans une ville avec une voiture de flics me suivant en permanence, non merci !
Je vous parlais d'une rébellion à bord d'un bateau. Il faut dire qu'au lieu des deux heures d'attente, c'est six heures que nous avons patienter. Vous comprendrez dès lors que les passagers se sont quelque peu énervés lorsque le capitaine nous a fait savoir que nous ne pouvions pas tous monter à bord, trop de billets ayant été vendus ! Quelques engueulades plus tard, nous avons pu prendre place parterre. Tout cela pour me rendre à Kish, une île où j'ai souffert de la moiteur et qui ne vaut pas vraiment la peine que j'en parle, toute vitrine d'un tourisme moderne que le gouvernement iranien veut en faire.
On dit les turcophones encore plus hospitaliers que les Fars. Cela s'est avéré exact. À peine arrivé à Tabriz, au Nord, me voilà pris en charge par Babak, chauffeur. Désirant mieux communiquer avec moi, il s'est précipité dans une librairie afin d'acheter un vocabulaire azéri-anglais (ce qui influençait sa trajectoire car il ne de gênait pas de le lire en conduisant) ! Comme le consulat azéri était fermé pour cause de jour férié, il m'a proposé de m'inviter à dîner chez lui. Et c'est toujours un plaisir pour le touriste que je suis de découvrir non seulement les maisons des autochtones (aux pièces immenses) mais leur manière de vivre. J'ai ainsi savouré l'intimité d'un intérieur iranien. Babak vit avec sa jeune épouse de 17 ans (lui en a 29), sa sœur de 15 ans et son père de 60 ans (il y avait encore Arash, un jeune cousin fils de Mollah musicien). Là encore, la communication verbale était mise au second plan (Babak a vite abandonné son bouquin de traduction). Et le père, Akbar, de me montrer les dégâts causés sur son corps par les armes chimiques qu'ont utilisé les Irakiens durant la guerre Iran-Irak, armes chimiques vendues par les Occidentaux... Comme ils habitent les faubourgs de Tabriz, nous avons ensuite visité le cimetière où reposent entres autres les martyrs de cette guerre meurtrière. J'ai eu droit aux explications émues du père, en v.o. non sous-titrée ;-) Et tout à coup, il s'est effondré, en pleurs. Preuve, s'il en était besoin, que la guerre cause des ravages profonds, tant physiques que psychologiques. C'est dire l'émotion de la journée. Le lendemain, je l'ai également passé avec Babak. Visite de Kandovan, village troglodyte. Il conduit une Paykan, qui est à l'Iran ce que la Trabant était à la RDA; sauf qu'elle consomme 18 litres aux 100 km (mais avec un litre d'essence à CHF 0,10, cela ne compte pas dans ce pays producteur de pétrole) !
Par ailleurs, en voyageant de long en large dans cet immense pays, on se rend vite compte qu'il ne recèle que des minorités : il y a les Fars bien sûr, mais aussi les turcophones au Nord (Azéris et Turkmènes), les Kurdes à l'Ouest, les Baloutches au Sud-Est, les Arabes au Sud, sans parler de quelques chrétiens, juifs, zoroastriens et baha'is, communauté pacifique dont les droits sont niés. Voilà. À Tabriz, devant l'impossibilité d'obtenir un visa pour l'Azerbaïdjan voisin, j'ai donc quitté l'Iran pour l'extrême Est de la Turquie. Je retiendrai que l'Iran de 2010 est bien loin de l'hédonisme individuel, de l'autonomie permissive. C'est un pays devenu ténébreux, celui de l'interdit religieux. Interdit qu'essaie de braver malgré tout la jeunesse. Le drame, c'est que tous les jeunes que j'ai rencontrés désirent émigrer ! Alors que moi, accompagné du seul Rugolino, ne suit pas pressé de reprendre terre en Occident, d'autant qu'en Iran le temps a toujours été clément.
24 octobre 2010, envoyé depuis Erevan, capitale de l'Arménie.
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